La lanterne, le mauvais esprit et le cochon qui tremble

Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

Par Claude Samson

Cet article est parti d’une question de mon amie Marion sur l’anxiété, relativement à l’activisme. Le sujet était trop vaste et je me suis rendu compte que si je voulais parler de l’anxiété en première personne, donc de mon anxiété à moi, il fallait que je la mette en perspective et que j’aborde toutes les sources de souffrance qu’on peut être amené à connaitre dans le parcours du “végane ordinaire”. Comme on le verra, l’anxiété arrive chez moi…à la fin.

Mais pour la comprendre, il faut voir dans quel cadre elle s’insère. Je parlerai donc, dans l’ordre : de la souffrance relative à la souffrance animale; puis de la souffrance relative à la relation aux non-véganes, à commencer par la famille et les amis; ensuite de la souffrance relative aux relations interpersonnelles dans le véganisme et dans l’activisme, puis de la souffrance dans le rapport à soi-même, entre devoir, culpabilité et anxiété… Je finirai par l’expression d’un écartèlement entre la violence de nos émotions et une certaine représentation de la spiritualité, nécessairement à repenser de fond en comble à la lumière des images que nous avons à l’esprit aujourd’hui.

Ah oui, j’oubliais : pourquoi ce titre? Eh bien, parce qu’une petite voix en nous, souvent à peine audible et s’incarnant parfois dans les paroles d’une personne plus sage que nous ne le sommes nous-mêmes, me fait penser à la lumière d’une lanterne dans l’obscurité. Quant au mauvais esprit, c’est celui qui ne peut pas entendre ces sages paroles, qui n’en veut pas, qui les recrache avec violence comme une personne envoutée recracherait l’eau bénite de l’exorciste. Le mauvais esprit, c’est une grande partie de moi, peut-être une partie de vous aussi, et il nous faut la regarder en face si nous voulons la dépasser. Il en va de nous-mêmes, de nos relations et de la puissance que confère à une communauté de valeurs la confiance réciproque et la réelle solidarité. Quant au cochon qui tremble, vous allez comprendre…

Voilà : le mauvais esprit va parler, avec son exigence de vérité subjective, mais en même temps, il ne va pas parler tout seul. Il s’adresse à tout un chacun, avec cette fois l’exigence d’un bien intersubjectif. C’est cela que j’appelle la lanterne… Je vais me mettre en colère souvent. C’est normal, c’est dans ma nature. C’est la même colère que celle d’un chien qui gronde quand on lui présente un bâton pour jouer, quand dans son esprit la première chose qu’il voit, c’est un bâton pour frapper. La colère, l’angoisse et la peine sont animales. Nous sommes cela avant tout. Et la sagesse, à mon humble avis, ne vaut que si elle voit en face l’animal que nous sommes avant quoi que ce soit d’autre, si elle l’accepte et l’accueille totalement, si elle l’aime jusqu’à ce que ce dernier s’apaise et s’endorme sur ses genoux.

1. La souffrance des animaux

Sans doute la première des souffrances, celle qui met tout en branle et qui change votre vie, est-elle d’assister à la violence atroce dont les animaux sont victimes. Car cette violence est inouïe. Je revois un veau recevoir des coups de poing d’un humain qui défoule sa colère sur lui. Face à cette image, mon réflexe est alors un réflexe d’envie de meurtre. La colère impuissante doit libérer une quantité énorme de toxines dans mon sang dont j’aurais besoin de me libérer en en parlant. Mais à qui?

Je pourrais en citer des dizaines et des dizaines d’exemples, qui meublent mon mental en fond d’écran, si je le laisse aller. Un non-végane n’imagine même pas ça : gros plan sur le visage d’un phoque dépecé encore vivant, images d’un taureau épuisé et sanguinolent qui pleure dans l’arène, d’un kangourou lapidé pour le fun dans un zoo, d’un cochon vivant qui nage dans un bain d’eau bouillante, d’un gorille abattu par mesure de précaution alors qu’un enfant est tombé dans son enclos, d’un chien ligoté qui vomit un liquide jaunâtre alors qu’on lui administre un détergent par intraveineuse, d’un macaque recroquevillé terrorisé par son dresseur, images de ces cadavres de loups, ou de lions et de girafes abattus en safari, images de l’océan rougi des Iles Féroë, images d’un chien dépecé qui court encore, d’un rhinocéros amputé de sa corne baignant dans son sang, d’une vache qui cherche à se retourner pour fuir dans le couloir étroit qui la mène tout droit à la salle de tuerie d’un abattoir, d’un chien bien vivant qui cuit dans une marmite, d’un veau hébété alors qu’on vient de le séparer de sa mère, images de ces bébés chevreaux candides et innocents qui ne demandent qu’à jouer en train de se faire trancher la gorge, etc. Je pourrais vous en citer des dizaines d’autres.

À une époque où travailler était difficile à cause de ces images qui m’occupaient des heures durant, je passais pourtant une heure par jour à signer des pétitions après ma journée de travail, et j’allais me coucher avec des images de gorges tranchées, de sols et de murs barbouillés de sang, de veaux qui pleurent, ou avec le visage en gros plan d’un renard en train de se faire électrocuter, ou encore avec des couinements de cochons effarés dans les oreilles.

On en passe tous par là, avec un état dépressif qui peut durer un certain temps. La colère est parfois salvatrice, d’une certaine façon, parce qu’elle vous empêche de sombrer dans la dépression. J’ai visionné tout récemment une vidéo où l’on voit en gros plan un cochon qui tremble. Je me suis alors fait la remarque à moi-même que c’était là les images de l’unique raison pour laquelle je ne mange pas de viande.
Je suis désolé de le dire, mais tout le reste me semble en effet infiniment secondaire, intellectuel, insensible et même carrément irréel. 
La seule réalité que je connaisse de façon absolument indubitable dans mon âme, mon corps, mes tripes est celle du tremblement.

Je le revois encore, le tremblement de cet être sensible ni plus ni moins incarné que nous, tellement semblable. Ce tremblement, dans lequel, si nous sommes attentifs, nous pouvons reconnaitre le nôtre. C’est la première étape sur le chemin du retour vers nous-mêmes, vers notre réalité. On ne s’élèvera pas au-dessus de nous-mêmes, à mon avis, si on ne sait pas d’abord voir notre semblable dans ce cochon qui tremble. Mais la plupart du temps, notre intellect et nos sentiments vivent malheureusement dans deux réalités non connectées.

Cette disjonction de l’intellect et du cœur est précisément un des nœuds du problème, ce sur quoi il faut qu’on travaille. Afin qu’un cœur conscient puisse parler et que l’esprit ne se coupe pas de ses sentiments tout en s’imaginant connaitre le monde. En vérité, la réalité de ce qui se passe dans ces usines de mort qu’on appelle des abattoirs relève de l’indicible. La réalité de ce qui s’y passe appelle le silence total ou le cri. De l’horreur, on ne veut rien savoir. Comme si l’indicible n’était pas porteur de sens. Les abattoirs sont éloignés de nos cités de la même façon que nos esprits sont clivés. C’est le même fonctionnement. Et nous ne vivons que dans une réalité partielle.

Si nous vivions vraiment dans la réalité, nous serions conscients que nous sommes un corps avant que d’être tel ou tel, monsieur machin ou madame truc. Nous serions intimement conscients du fait premier et incontournable de notre présence animale au monde. Nous serions intimement conscients que tout animal est le centre psychologique d’un monde, qu’aucun monde n’existe sans une subjectivité pour l’éprouver et que la subjectivité n’est aucunement le propre de l’homme.

Si nous appelons de nos voeux des droits pour les animaux, c’est parce qu’ils sont nos semblables en une chose, une chose essentielle. Je le répète : ils sont le centre subjectif d’un monde (ou en voie de le devenir, comme les bébés, humains ou non humains) tout comme je le suis. Cet état de fait fondamental en fait mes semblables dans un absolu existentiel. Si j’ai le droit de vivre, d’aller où bon me semble, de manger ce que je veux, de ne pas être exploité, il n’y a pas de raison qu’il n’en soit pas de même pour tout être animal. On n’utilise pas mes cheveux, mes dents, ma peau, ma bile, mon sang, ma chair, etc. Et je mourrai autrement que la gorge tranchée après une vie passée dans le vacarme assourdissant, la puanteur, la lumière artificielle et une alimentation abjecte.

Je ne suis pas différent d’un autre animal. Quand j’ai faim, quand j’ai soif, quand je ressens de la fatigue, quand j’ai sommeil, je ne suis pas différent des autres animaux. Quand je reconnais un son, une voix, quand je repère un objet qui brille, quand je ressens la chaleur du soleil sur ma peau, quand l’eau de pluie ruissèle sur ma tête, quand je bois après avoir ressenti la soif, quand je me mets à l’abri après avoir eu froid, quand j’ai mal au ventre, quand j’ai envie de vomir, je ne suis pas différent des autres animaux. Quand je suis triste, quand je me sens seul, quand je m’ennuie, je ne suis pas différent des autres animaux… et si on me mettait un couteau sous la gorge après avoir vu ce qu’on a fait à d’autres avant moi, je serais terrorisé… comme tous les animaux…il se peut même que je perde le contrôle de mes sphincters, que je me mette à gémir, à donner des coups de poing et de pied dans tout ce qui me contraint vers mon abattage. Il se peut même que je pleure, que je pousse des cris…comme tout animal…”Je ne veux pas mourir… Je ne veux pas mourir”… Voilà ce que crie le corps lorsqu’il sait sa destruction imminente… Ce refus viscéral est inscrit dans la chair même dont nous sommes faits, humains, vaches, cochons ou poulets… En soi, cette prise de conscience pourtant si simple condamne sans appel ce qui est en train de se passer en ce moment même dans l’indifférence quasi générale.

Maintenant que je suis passé de l’ignorance à ces images, je me confronte à mon impuissance dérisoire, mon inanité, mon rien du tout. Mon identité d’humain absolument pas choisie.
Le cochon tremble. C’est moi. Je suis lui, dans un corps humain protégé par des lois. Lui va mourir. Il n’a pas le concept de la mort. Il n’a pas besoin de ce foutu concept de mort pour avoir peur de mourir. Car cette terreur est inscrite dans chaque cellule de notre être physique. C’est la terreur de la désintégration. La peur de la mort est animale. J’insiste là-dessus. Tout le reste est baratin de métaphysiciens creux ou d’anthropologues ignorants. Je tremble, donc je suis, comprenez-vous? Je sais que je suis parce que j’ai peur. Je le sais avec une absolue certitude. L’angoisse est la seule chose qui vous empêche de ne pas être là. Qui vous ramène à l’instant, de force.

Les images de ce cochon qui tremblent me font mal. Mal. Mal. Mal. 
Il est notre semblable. Un enfant. Nous sommes pareils à lui. Si nous ne le voyons pas, c’est que nous sommes aveugles. C’est que notre âme est malvoyante, encrassée, noire de suie, et que nous vivons dans un brouillard. Le brouillard de notre culture, de nos habitudes, de notre paresse, de nos digestions lourdes.
Il tremble.
Nous devrions être des milliers devant les camions. 
Et le sortir de là. 
Lui.
Pourquoi ne sommes-nous pas des milliers? Je m’interroge.

Je continue… Il m’a été demandé de parler de notre souffrance d’humains, et ce, en première personne. Je continue donc malgré tout. Et c’est difficile parce que nous sommes rendus à un point où on ne peut plus parler de soi comme on le faisait avant. La souffrance animale est tellement abyssale que la nôtre parait illégitime. On ne dit plus rien. On endure. Mais on souffre quand même. Minimiser notre souffrance en la comparant à celle des animaux ne la supprime pas. C’est juste un fait.

Et puis quoi?! Si tu vas jusqu’à perdre le gout de vivre, qu’est-ce que tu veux défendre? Je me souviens de ce que disaient les époux Klarsfeld, les célèbres chasseurs de nazis d’après-guerre, qui disaient avoir tenu le coup dans leur combat….parce qu’ils étaient heureux!…

2. La famille, les amis et les autres

Je n’ai pas eu à souffrir de l’incompréhension de ma famille quant à mon changement de régime alimentaire. Elle me considère depuis longtemps comme quelque peu marginal et elle s’est habituée à mes divergences. La distance géographique (je suis né outre-Atlantique) réduit de toute façon les débats. Pour le reste, je fais partie de ces gens qui s’éloignent naturellement des repas de famille et des cérémonies de groupe. Ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça. Juste lié à une trajectoire de vie particulière. Quant aux ami.e.s d’outre-Atlantique – je parle de ceux qui me sont à certains égards plus proches que ma propre famille, je les vois trop peu souvent pour prendre le risque de maltraiter une relation à laquelle je tiens trop. Je prêche plutôt par l’exemple, et je parle abondamment de mon véganisme comme d’une chose entendue, allant de soi, et sans leur demander de comptes. Je sais que ça les sécurise de savoir que je ne les agresserai pas, et ils peuvent écouter en même temps qu’ils s’écoutent eux-mêmes.

Hors de la sphère familiale et amicale, je me demande parfois si le meilleur rapport qui soit aux omnivores ne doit pas être « professionnel »,  pour ainsi dire. Il s’agirait d’apprendre un second « job », en quelque sorte, humblement, avec constance, en s’appliquant, encore et encore. Je suis loin du compte, pour ma part, et j’ai besoin de beaucoup de temps pour apprendre des meilleurs. Il y a un truc à faire, entre autres choses, c’est d’écouter ou de lire les 30 réponses aux carnistes d’Ed Earthlings (Ed Winters) (je vous envoie le livrel si vous voulez). C’est en anglais et j’ai commencé une traduction en français de son argumentaire. Le gars est absolument brillant. Ce sont des armes intellectuelles de base que nous devrions toutes et tous maitriser.

Être « professionnel », cela signifie être détaché en même temps qu’empathique, par habitude. C’est mon “premier job” qui me conduit à ça. Pour être honnête, je les hais en groupe, parfois, les omnivores, lorsque je vois ces charriots remplis de viande hachée et autres saucisses, au supermarché. Il m’est même bien souvent arrivé de les maudire, tout comme les porteurs de fourrure dans le métro… Mais individuellement, je ne fais jamais ça. Je parle aux gens avec respect, courtoise, et je tente de les écouter dans une relation individuelle. Je me dis que s’ils retiennent au moins que les véganes sont des gens capables d’écouter et non pas des hurleurs fanatiques, on a déjà gagné ça. Je sais, c’est peu. Mais avec certaines personnes, on part de très très loin. Les gens n’écoutent que s’ils se sentent eux-mêmes écoutés. Avec du recul, ma modeste expérience me donne le sentiment d’avoir été le plus efficace quand je n’avais strictement rien préparé et que je lançais deux ou trois arguments-chocs avec le sourire et sans aucune volonté farouche de convaincre à tout prix. Juste comme ça, dans un magasin, dans un restau, dans le métro, quelques mots décontractés me permettant d’ailleurs de mieux observer mon interlocuteur et ses crispations, ses doutes et son léger malaise. Le malaise à haute dose provoque une réaction défensive à tous les coups et on loupe l’objectif.

Bref, je reviens à la contradiction abyssale entre mes malédictions souffrantes et mon détachement empathique comme seconde nature. Je pourrais me qualifier de « misanthrope à mi-temps », empathique par profession à certains moments et profondément affligée par la nature humaine à d’autres, comme une sorte de « Dr Jekyll et Mister Hyde moral », clivé, dédoublé dans une impossibilité actuelle de réconcilier les différentes parts de ma personne.

Le clivage va si loin, qu’outre ma profession (je m’occupe des gens), je continuerai de défendre avec mes modestes moyens des valeurs de justice quand ils concernent les humains aussi bien.  Ceux qui me connaissent un peu le savent. Pas besoin de développer. Parce qu’au fond, c’est la même question : l’exploitation des humains est un chapitre de l’exploitation animale. Il s’agit dans tous les cas de l’exploitation des « plus faibles », des dominés, des « sans-voix ».

3. Les “véganeureux”

Le rapport à ceux que j’appelle les « véganes heureux” a  été un problème pour moi un certain temps. Certes, cela fait toujours du bien de voir des gens positifs, optimistes, etc., mais le contraste avec les images sanglantes, les cris de détresse et les yeux remplis d’effroi des animaux qu’on mène à l’abattoir d’un côté, et de l’autre ces gens tout fiers d’eux-mêmes après qu’ils soient parvenus à ne plus manger de viande pendant trois mois a pu me faire sortir de mes gonds.  J’ai pu me choquer avec ça.

J’ai personnellement arrêté de fumer il y a bientôt six ans. Or la cigarette est semble-t-il aussi addictive qu’une drogue dure. On parle ici de manque, de troubles du sommeil, de stress, etc. Arrêter de manger de la viande ne m’a causé aucune douleur physique, pas plus que le fromage, les œufs ou la crème glacée!

Qu’on offre des récompenses et des applaudissements aux gens qui ont passé le cap des trois semaines d’abstinence de viande a pu m’apparaitre parfois comme le comble de l’infantilisme. Dans le même temps, faut-il le rappeler, des gens sont assignés en cour pour avoir pris de véritables risques. L’écart est stupéfiant… Dans mon travail, je m’adapte au niveau des gens. J’ai travaillé avec des personnes internées en psychiatrie, des déficients intellectuels, des handicapés mentaux, etc., etc. Toutes sortes de gens. Jamais je ne les ai traités à priori comme des enfants, jusqu’au moment où l’absence de l’adulte en l’autre, dans certains cas, me contraignait à changer de registre. Tout se passe comme si le consumérisme avait bloqué notre maturation psychologique. “Si tu deviens végane, tu auras un cupcake; tu seras un bon garçon”. C’est comme si tu disais, si nous étions encore esclavagistes : « si tu arrêtes de fouetter ton esclave, je t’offrirai un après-midi à la Ronde : tu seras une bonne personne ». Mais je m’emporte… Peut-être que je suis en train de catégoriser injustement des gens, des gens que je ne connais pas, en fait, me rappelle la petite voix en moi… Récemment, je me suis retrouvé à faire le clown dans une pub chantante pour des produits véganes. On pourrait aisément me prendre pour un “véganeureux”, moi aussi, après tout. Plus j’y pense, plus je me dis qu’on peut devenir léger et superficiel par excès de profondeur, c’est-à-dire de souffrance, comme ces personnes suicidaires qui font rigoler la compagnie juste avant de mettre un terme à leur détresse invisible.

Le véganisme, vu sous cet “angle du cupcake”, est tombé bien bas, ai-je pu penser dans mes heures sombres, maintenant qu’il est récupéré par le système. C’est “fashion”, “in” ou “hot”, ce que vous voulez, ça n’a plus rien de politique, ça vous caresse dans le sens du poil, tandis qu’on arrache la peau des coyotes. Je suppose même que ça doit faire chic dans certains milieux bobos de se dire végane aujourd’hui. N’y a-t-il pas quelque chose d’incroyable dans le fait de comptabiliser le nombre de défections, c’est-à-dire de gens qui ont été “véganes” et qui ne le sont plus? Mon avis, c’est qu’ils n’ont rien été du tout. C’était du fake, basé sur un simple changement de régime alimentaire – une tentative foireuse de changement – absolument sans rapport avec ce qui motive initialement le véganisme, soit la condition animale.

Le terme de véganisme – sauf le respect de certains activistes que je tiens en grande estime, mais qui ne partagent pas mon avis là-dessus – ne me convient plus vraiment.  Trop galvaudé, presque récupéré par le système, avec la multiplication de boutiques et de restaurants véganes qui poussent comme des champignons. En soi, cette éclosion est absolument la bienvenue, c’est certain. Elle offre des alternatives à la consommation omnivore et “animal-don’t-care” qui nous entoure. Ceci dit, manger végétalien et arrêter de porter de la fourrure ou du cuir n’est en aucun cas un aboutissement, une réussite dont nous aurions à nous glorifier. C’est la conséquence directe d’une prise de conscience éthique. Rien d’autre.  S’abstenir de faire le mal, c’est bien. Mais s’abstenir de faire le bien, c’est plutôt gênant.

Même cette habitude que nous avons pris dans nos réunions de nous présenter comme véganes depuis “tant de temps” m’a parfois fait enrager : “Machin chose, végane depuis deux ans ». Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre, moi, de ta conversation avec ta conscience? Je refuse de me présenter comme ça. Dans un groupe, je vais faire partie des quelques rares à dire : « Claude… je participe depuis 3 ans à des vigiles et à des évènements ». Je ne me présente même pas comme « activiste »: ça me met la pression. Alors comme “végane”, foutre dieu, non! Ça va de soi que je suis végane, si je défends la cause animale. En tout cas, que je m’efforce de l’être, parce que les produits d’origine animale sont absolument partout. Se définir comme végane ne fait que déplacer les vraies questions sur la pente abyssale de la pureté morale et de la vertu. Or, on ne sera jamais vertueux. S’il faut attendre d’être vertueux pour ouvrir sa gueule, on n’a plus qu’à se couper la langue! Il est pour moi infiniment plus important de montrer lors d’évènements que nous sommes nombreux que d’aller se montrer dans les restaurants véganes de Montréal, que je connais à peine, pour ma part, tout d’abord parce que je n’ai pas assez de tunes pour aller au restau, ensuite, parce que je n’ai pas le temps pour ça. Mais bref, je ne me suis encore emporté pour pas grand-chose, finalement. Parce qu’en même temps que j’émets cette critique (se présenter comme végane), je suis bien obligé de me rappeler à la raison en me souvenant que nous sommes en train d’assister à la naissance d’une nouvelle culture, d’une nouvelle norme. Il est attendu que je sois déjà dans la contradiction avec cette culture-là, qui pourtant va dans le bon sens. C’est dans ma nature de diverger. Mon instinct m’interdit de dire comme tout le monde. Mais stratégiquement, je me trompe : il est encore important de se dire “végane depuis tant de temps”. Il faut être compris par un maximum de gens, et donc rester simple.

4. “Fakebook” ou la violence normalisée

Je sors d’une très longue période de colère intense, les yeux rivés pendant des mois et des mois sur la principale fenêtre ouverte sur le véganisme : Facebook. Facebook comme reflet d’un monde social accéléré et fatalement superficiel, avec tous ces « like » de personnes qui ne lisent manifestement pas les textes des posts, ou ces “like” sous les selfies des VIPs du véganisme, qui démontrent l’infinie importance donnée à la joliesse d’un visage, à son air avenant, à son message doux comme un bonbon, plutôt qu’à la condition animale atroce censée motiver ledit message. Fakebook plutôt que Facebook, d’ailleurs. L’ère du “fake”, normalisant la superficialité et même l’absence de relations réelles entre les gens, sans même qu’on en ait conscience.

Si Facebook est un lieu de coexistence entre la plus grande profondeur et la plus grande superficialité, jusqu’à s’y perdre, c’est aussi  devenu un lieu de défoulement. Je suis souvent atterré de la violence continuelle qui y caractérise les échanges. Des invectives grossières venant des omnivores, mais existant aussi entre véganes, entre activistes, avec, parfois, cette habitude que je trouve puérile ou pathologique de virer des gens de ses « amis » parce qu’ils ont dit quelque chose qui ne nous convient pas. Pendant ce temps, des gorges sont tranchées et des têtes tombent. Comment diable allons-nous progresser vers la création d’un mouvement végane unifié – et pas végane d’ailleurs, mais animaliste – si nous ne sommes pas capables de surmonter des petites guerres intestines, des conflits de « propriété », oui, avec cette notion très américaine, selon moi, de l’appropriation des efforts des autres dans son propre intérêt. C’est à gerber dans le calcul des uns et affligeant dans la paranoïa des autres. Dans les deux cas, c’est à pleurer.

Je voudrais ne pas voir ce que je vois. Je voudrais me tromper. Que quelqu’un vienne me dire gentiment que je me trompe. Mais ça n’arrive que rarement. Il y a des gens qui entendent des voix; d’autres qui voient des fantômes. Moi, je vois des mensonges partout, partout, tout le temps. Des mensonges qui existent à l’insu des gens qui les profèrent, inconscients. Des mensonges qui empêchent le dépouillement et l’humilité qui en découle. Je préfèrerais ne pas les voir, parfois. Mais je les ressens dans tout mon corps : ça doit être une maladie! Dites-moi que ce n’est qu’une maladie, mais soyez assez gentils pour être convaincants!

La grande question est de savoir comment gérer sa souffrance quand on n’a pas l’occasion de la partager, quand ce partage-là ne fait même pas partie des moeurs d’une société. Potluck, pop-up : tu passes devant des gens qui ne te disent même pas bonjour et qui détournent les yeux alors qu’ils te connaissent ou que tu leur as même rendu service, ou d’autres qui te demandent si ça va en se dépêchant d’attraper une autre branche de l’arbre. À croire que tout ce qu’ils veulent, c’est pouvoir se reconnaitre en l’autre; et si tu ne leur ressembles pas, ils zappent. Comment peut-on être animaliste et être snob?! Je me suis parfois fait la réflexion que pour certains, m’adresser la parole, ça devait sans doute vouloir dire tomber bien bas!…Comme beaucoup d’autres, j’ai été irradié sur une longue période à une très haute dose de négativité. Je me suis souvent dit que ceci expliquait cela. Et pourtant, je me tiens au-dessus d’elle, suis capable d’en parler et même d’en rire. Mais j’ai bien peur de devoir en parler et d’en rire seul. On n’aime pas les mauvais esprits, ceux qui divergent par méfiance naturelle des consensus. Il y a un hiatus énergétique quelque part. Il y a un truc qui cloche. Ce n’est pourtant pas d’une reconnaissance de quoi que ce soit de particulier dont nous avons chacun besoin, juste de reconnaissance de sa personne en tant que faisant partie de la même communauté.

5. Éclatement du social et paranoïa

La petite voix lumineuse de la lanterne me fait remarquer à juste titre que les catégories, c’est pas bien. Mais je vais continuer quand même, parce que sinon, je me condamne au silence. Et aussi parce que je suis bien obligé de composer avec la catégorisation des autres, réelle…ou supposée. Car là est un autre nœud du problème. De toute façon, vous pouvez toujours vous dire que CS divague, qu’il est bizarre ou que c’est un con, ne vous en privez pas. Ce n’est pas un problème : ça me permet de continuer. Or ce que je dis, c’est que nous sommes parvenus à un point extrême d’éclatement du social. Je dis bien d’éclatement, de fission : c’est la suite logique de l’atomisation individualiste. Je m’explique : je passe l’après-midi à une manifestation avec des activistes purs et durs, toujours présents, chaque semaine depuis des mois et des mois, pour la même cause… Ils sont gonflés à bloc par une colère à la mesure de la souffrance que l’on fait subir aux beagles et aux macaques d’ITR. Je scande “shame on you” avec le reste du groupe. Je brandis ma pancarte. J’essaie à un moment de glisser l’idée à mon voisin que de nombreuses personnes de la compagnie ne travaillent pas en laboratoire avec les animaux., qu’il y a de nombreux administratifs, etc. Mais le message ne passe absolument pas. « Tous les employés devraient savoir ce qui se passe à l’intérieur, depuis le temps qu’on est là! », me répond-il en me foudroyant du regard.

J’acquiesce. Parce qu’il a raison.  Ma tentative de modération échoue. Il me regarde presque comme si je venais de blasphémer. Juste parce que j’ai voulu placer un tout petit bémol à la haine qu’il exprime. Du coup, je sens qu’il suffirait d’un rien pour que je devienne une cible à mon tour. Inutilement. J’ai déjà à ce stade reçu un punch de négativité dans le ventre. Je pressens la suite si j’appuie un peu plus. Je détourne les yeux. Je me remets en mode écoute. C’est tout ce qu’il faut faire quand on a en face de soi quelqu’un qui ne veut rien entendre de l’altérité, c’est à dire la plupart du temps.

Je comprends sa fureur. En même temps, dire que tous les employés d’ITR sont des salauds est comparable à ce qui serait un jugement sans appel de tous les membres d’un peuple en train de pratiquer un génocide sur un autre. C’est du même ordre. Ils arrivent peut-être de l’autre bout du monde, manquent d’argent, de soutiens, il leur faut un emploi, ils ont une famille à nourrir. Ils sont comptables ou agents d’entretien. On n’est même pas en train de parler des laborantins visibles sur la vidéo de LCA. La réalité de certains est à des années-lumière de celles des autres.

Oui, oui, oui, les macaques hurlent, les chiens gémissent, les animaux vivent en enfer. Oui, oui, oui! Ils sont 500, me dit-on, en permanence. Pourquoi ne sommes-nous pas 500, nous aussi, à manifester devant cet enfer? Pourquoi? N’est-ce pas honteux? Combien de personnes seraient présentes s’il s’agissait d’enfants humains que l’on empoisonne avec des détergents jusqu’à leur mort? Vingt personnes? Même la police enfoncerait la porte et passerait les menottes aux bourreaux. Il y aurait des foules et des foules de gens prêts à lyncher les employés… Je ne comprends pas.

Sorti de cet univers des activistes « intégristes », je me retrouve épuisé. On m’invite à un potluck, ou à une soirée d’anniversaire végane, et autres joyeusetés… Ce ne sont pas les mêmes personnes… Autres mondes, autres styles : je pourrais croire que ces véganes plus décontractés vont m’offrir un lieu d’échanges sur ce qu’on vit. Mais non, il ne se passe rien. On est dans l’action, dans la protestation ou la célébration, mais jamais dans le « nous ». De nombreuses fois, je me suis retrouvé dans un potluck en compagnie d’activistes que je connais, pensant reprendre des conversations laissées en suspens, pensant développer des relations fondées sur une connaissance réciproque, sur une compassion réciproque. Mais non, le mot même de compassion m’apparaissait bien abstrait en présence des gens. Comment dans ces conditions, pouvons-nous nous faire confiance, nous soutenir les uns les autres dans l’adversité? Il n’y a pas de « nous ». Alors?! On se ressource comment? Je comprends mieux la disparition soudaine de certains. Il n’y a pas de mots pour expliquer cette fuite. D’ailleurs, s’expliquer revient à se condamner soi-même devant un des tribunaux véganes et leurs polices silencieuses. Bref, c’est l’indifférence ou la méfiance dans la grande majorité des cas.

Je me surprends en état d’hypervigilance permanente, sur mes gardes; je surveille mes propos. Puisque je me promène entre plusieurs groupes, j’ai peur de blasphémer en quelque façon quand je passe de l’un à l’autre. Ou encore, j’ai le sentiment qu’on va me prêter de mauvaises intentions : prendre la place de quelqu’un d’autre, m’approprier quelque chose qui ne m’appartient pas, faire trop de bruit, etc. Bref, que l’autre généreusement vous prête de simples intentions, animées par la seule cause qui compte, est rare. J’en connais un qui est aussi candide que moi – et même plus, tellement il est simple et bon -, sur cette question. Tout le monde le connait : c’était un concitoyen à moi sur le vieux continent. Il est à des années-lumière de s’imaginer qu’on puisse aller prendre un putain de mégaphone pour faire valoir son putain d’égo. Dieu le lui rendra.

Qu’est-ce que ces projections viennent dire de ceux qui les font? Qu’eux-mêmes sont animés par d’autres motivations moins explicites? Inconscientes? Je me pose parfois des questions. De toute façon, nous sommes tous ambivalents, c’est dans la nature humaine. Il y a toujours un peu de blanc dans le noir et un peu de noir dans le blanc. C’est naturel. Disons que la dose de noir dans le blanc me choque parfois, ce degré d’inconscient qui se mesure aux projections qu’on peut faire sur la surface que représente autrui. Mais bon, peut-être que je me trompe? J’aimerais tant me tromper. Mais il m’est arrivé à certaines périodes que rien ne vienne plus infirmer cette triste hypothèse, entérinée maintes fois dans mon expérience subjective du monde actuel.

6. Dialogue de fous

Pour qu’il y ait un véritable  dialogue, donc un échange d’idées (je prends de tes idées et tu prends des miennes et nous repartons différents après l’entretien, ce qui est le véritable sens de l’échange), il faudrait que les liens soient forts. Or, ils sont si ténus que la moindre contradiction provoque un mouvement de rejet quasi immédiat. C’est un fonctionnement schizoparanoïde généralisé. On est mis en demeure de choisir son camp. Et si on le fait, on prend le risque de devenir une cible pour la foudre.  L’absence de lien fait aussi qu’on n’a pas le droit de réponse à des suppositions. On ne peut se trouver subitement enfermés dans des représentations que les autres se font de soi, basées…sur à peu près rien. Ça donne des murs en face de soi, des murs que mon métier m’a entrainé à détecter quasi immédiatement. Tout se passe comme si on n’était jamais responsable de ce qu’est l’autre en face de soi, et qu’on se trouvait la plupart du temps dans une sorte d’objectivation systématique d’autrui (rappelons que l’objectivation est le premier pas sur le chemin de la discrimination, du génocide humain ou animal – ce qui est le comble de la part de personnes affichant leur antispécisme!). Comme si le comportement de chacun n’avait pas d’effet sur son interlocuteur et sur l’ensemble de la société. L’idéologie individualiste élude totalement cette idée que chacun est responsable de l’autre, en faisant croire à chacun qu’il est seul responsable de ce qui lui arrive. Quelle blague!

La notion de responsabilité quant à ce qu’est l’autre ne semble pas très répandue, en effet, comme si nous étions ce que nous sommes – et ne sommes pas – indépendamment des réseaux de relations dans lesquels nous sommes – ou non – plongés. L’absence de relation authentique ne peut que générer une sorte de paranoïa généralisée où chacun a à la fois peur de blesser l’autre et d’être soi-même blessé, et cela en permanence. La durée des relations est d’ailleurs un symptôme de maladie sociétale. La gentillesse, les pleurs et les hugs sont assez vite suivis par les malédictions et le blocage sur Facebook. À partir de là, qu’est-ce qu’on fait d’autre que de s’épuiser?

La seule issue pour survivre dans ce monde semble être de porter un masque, et pas seulement un d’ailleurs, mais plusieurs, selon les circonstances et les personnes que l’on a en face de soi. Si vous ne comprenez pas de quoi je parle, c’est que vous n’avez pas la moindre idée de ce qu’est la totale vulnérabilité subjective. Quand on la connait, l’instinct de survie développe en vous toutes sortes de stratégies pour qu’elle ne soit pas vue. Car si elle est vue, elle sera tuée, aussi vrai qu’on tranche la gorge des agneaux pour Pâques! Je n’ai pas attendu d’être végane pour connaitre intimement la brutalité humaine. J’ai juste été un idiot aveugle dans un monde carniste, comme quoi on peut être un idiot qui sait quand même des choses de source sûre, d’une connaissance animale qui ne se sait même pas telle.

Nous voilà entre deux extrêmes de comportements possibles : s’enfuir ou se comporter comme un dingue dans un monde de dingues. Mais on ne peut pas s’enfuir. On doit continuer et témoigner, parce que les animaux sont les victimes de notre folie. Et si on ne s’enfuit pas, il faut pourtant rester solide à l’intérieur pour ne pas sombrer.  Ou être écartelé dans des conflits de loyauté insolubles… En tant qu’adultes, nous sommes capables d’échapper aux conflits de loyauté en n’étant jamais totalement pris dans nos relations. On peut s’en abstraire, en quelque sorte. Sauf que si vous n’êtes plus que le principe d’abstraction qui vous permet de ne dépendre de rien ni de personne sans que cela soit compensé par une ou des appartenances… on risque de verser dans la psychose!

7. J’ai mal à ma société

Je me connais trop bien pour savoir que la psychose n’est pas une voie possible pour ce qui me concerne. Même sans connexion concrète, la capacité à négocier mon égo est toujours là. D’ailleurs, si on devient incapable de négocier son égo, on ne peut même plus travailler! Reste alors la somatisation de toute cette folie ambiante: une douleur constante, diffuse et épuisante. J’en connais d’autres dans le même cas, et je soupçonne des causes similaires. J’ai mal à ma société. Ma société me fait mal à toutes les jointures. Chaque fibre de mes muscles hurle de désespoir, de colère et de solitude. Et je suis absolument certain de n’être pas seul à vivre cela.

Mais peut-être que je me trompe sur toute la ligne, vient de me souffler une autre partie de moi. C’est la petite voix, encore elle. Ma lanterne dans le noir. Peut-être faut-il renoncer à rechercher à tout prix l’amitié des gens. Les choses seraient peut-être plus claires en effet si l’activisme n’avait plus rien à voir avec la question des relations amicales. Après tout, c’est peut-être bien moi qui divague totalement. Car il n’y a pas la moindre raison pour que vous vous fassiez de réels amis dans le monde végane, après tout. Je veux dire : pas plus qu’ailleurs. Le monde végane reproduit le reste de la société, si ça se trouve, avec les mêmes travers. Je ne devrais même pas m’en étonner, finalement. La sensibilité à l’injustice, la sensibilité à la maltraitance elle-même, ne fonde pas une communauté fraternelle, même si c’est tout de même une communauté fondée sur des valeurs partagées. Bref, si c’est vrai, je n’ai plus la moindre raison de trouver les véganes plus aimables que les autres, plus solidaires, plus chaleureux, plus fiables. J’y ai cru, mais non, ça devait être une erreur. C’est tout sauf une famille ou un clan. Si l’activisme est un second « part-time job », les coactivistes sont par conséquent des sortes de collègues. Le collectif, l’entreprise, la cause, l’emportent sur l’individu. Par conséquent, il faut pouvoir se ressourcer ailleurs. Avec d’autres gens, dans d’autres activités. Est-ce que c’est ça, la solution?

On ne peut pas être activiste, me semble-t-il, sans une vie sociale en dehors de l’activisme, parce qu’il faut se ressourcer. Le métier que l’on fait, les soucis divers et variés de la vie ordinaire, etc.drainent déjà pas mal d’énergie. Et il en faut pour l’activisme. Beaucoup. Alors, où vais-je trouver un lieu et un temps de repos, un dialogue où je vais pouvoir dire où j’en suis? Les amis, en principe, ça sert à ça. Mais justement, les amis, il n’est pas certain que vous les trouviez chez les activistes, je l’ai dit. C’est un monde divisé à l’image de la société plus large dans laquelle nous vivons. Ce n’est pas une communauté unifiée. Vais-je pouvoir me ressourcer ailleurs? Ce n’est pas gagné non plus…

La société actuelle m’apparait comme une pieuvre à mille tentacules, écartelée… S’identifier à un seul groupe revient, si on s’y met à fond, à rejeter tous les autres, sans même être sûr que les membres de ce groupe soient fiables bien longtemps. Je ne sais pas si on peut parler de schizophrénie sociale. Ce qui est un pléonasme, en vérité, si on a une conception non individualiste de la personne humaine, et donc de la maladie mentale. C’est un autre sujet. En tout cas, ce que je retiens, c’est que la schize, c’est-à-dire la frontière, est multiple : c’est pourquoi je parlais d’éclatement.

Je ne crois pas parler dans le vide, là, chers amis animalistes! Je parle d’un mouvement animaliste qui ne peut pas naître dans les conditions sociales actuelles, d’une révolution animaliste qui n’adviendra pas sans une révolution sociale profonde. L’affaire d’une génération, au moins. L’affaire de véganes qui ne sont encore que des enfants et dont nous devons préparer la venue. Car ils sont ceux qui libèreront les animaux.

8. Parler ou se taire

Je ne sais trop quoi penser aujourd’hui de l’utilité réelle d’exprimer ses émotions et de se fier à qui que ce soit en la matière. Je sais pourtant la réalité du besoin de le faire. Enfin, c’est ce que je croyais. Je me demande aujourd’hui s’il ne s’agit pas d’apprendre à gérer ses émotions sans aide de qui que ce soit.

J’ai la plus grande admiration pour des gens comme James Aspey ou Ed Winters qui gardent une maîtrise de soi impeccable quand ils exposent par exemple les conditions de vie épouvantables des vaches laitières. Je leur envie ce self-control. Ont-ils des amis avec qui ils se ressourcent? En tout cas,  à l’écran, ils ne montrent que les adultes qu’ils sont.

La souffrance animale touche au plus profond de ce que nous sommes, elle vient toucher à nos cordes les plus sensibles. Ça nous fait mal. Et la question est de savoir ce qu’on peut faire de cette souffrance-là, une souffrance qui touche justement à l’enfant en nous, l’enfant blessé.

Il y a dans l’expression de la colère la croyance enfantine que quelqu’un va l’entendre et s’y reconnaitre dans un même cri d’indignation et de révolte, mais on n’y récolte au bout du compte que l’éloignement, parce qu’elle fait peur.

Il y a dans l’expression de la tristesse la croyance enfantine qu’elle sera entendue et qu’autrui y apportera une consolation. Mais on ne récolte que l’éloignement parce qu’autrui s’imagine devoir prendre en charge …. toute… votre tristesse.

Il y a dans l’expression de la peur la croyance enfantine que l’autre va l’entendre et vous encourager à la surmonter. Mais on ne récolte que l’éloignement une fois encore parce que les gens croient la peur contagieuse.

On ne peut donc plus exprimer aucune émotion à autrui sans susciter la méfiance et l’éloignement. C’est mon sentiment du jour.

Les adultes sont en principe capables d’écouter. Sans prendre la souffrance de l’autre sur les épaules, et sans pour autant prendre autrui pour un enfant.

Mais la confusion est aujourd’hui totale entre ce qui relève de l’enfant en nous et ce qui relève de l’adulte. D’où le total bordel des relations des gens entre eux. Bref… ”En tout cas”, comme disent les québécois, pour changer de sujet…

Il faut pourtant continuer.

Et continuer sans rien montrer de ses souffrances impartageables, même si on s’épuise dans un no man’s land de totale incommunicabilité authentique. Car la confiance n’existe plus. La société est devenue à ce point atomisée que l’air en est irrespirable.

9. Le miroir de la conscience

Et j’en viens, enfin, au rapport à soi-même, même si j’y étais déjà un peu, dans la prise de distance d’avec des émotions réelles, mais parasites du point de vue de l’activisme comme “deuxième job”.

Un mot tout d’abord sur la culpabilité d’avoir compris trop tard la réalité de ce qu’on fait subir aux animaux, d’avoir été un complice inconscient du système. Je connais quelqu’un qui se reproche même d’avoir été végétarien pendant 50 ans. Pour ma part, il m’arrive de m’en vouloir d’être devenu végétalien par étapes, sur des faux arguments ne trouvant leur source que dans mon ignorance. J’en ai tellement honte que je ne développerai pas : c’est juste grotesque, à la mesure de la connerie générale…et de la mienne aussi, devant admettre que mon esprit soi-disant “rebelle” est aussi parfois docile, trop docile.

Tout a changé très vite : un flot d’images s’est soudain abattu sur nous comme un tsunami rouge sang, dans le même temps qu’une série de bons livres nous permettaient de mettre des mots et du sens sur ces images à couper le souffle. C’était entre 2013 et 2015.

Le passé est le passé. La plus grande partie d’entre nous émergent pour ainsi dire de la Matrice, encore aveuglés par l’effroyable intensité du réel. Mais on se fait à l’idée qu’il y a un avant et un après, et que le passé ne sera pas changé. Aujourd’hui, la question est de sortir les autres de la caverne des ombres. La culpabilité, aujourd’hui, serait de ne pas en faire assez, de ne pas être assez présent, plus actif, plus engagé encore…plus courageux…

Et voici donc, chers lectrices et lecteurs, la question initiale qui a motivé la rédaction de cet article : celle de l’anxiété. Ça va parler à certains d’entre vous, et à d’autres pas du tout. Il y en aura même sûrement qui s’agaceront de mon idiosyncrasie pour une raison ou pour une autre, mais bon, c’était ce qui m’était demandé au départ : que je parle de moi, que je montre l’exemple, parce que plus personne n’ose prendre le risque de parler de soi.

De toute façon, je devrais m’en fiche, de ce qu’on pense de moi. Il n’y a plus aucune personne sur cette terre pour voir qui je suis vraiment. Même pas moi!

Je suis personnellement quelqu’un de réservé. Je ne pense pas être né comme ça. Je crois plutôt que j’étais à mi-chemin entre l’introversion et l’extraversion, avec une tendance innée à exprimer spontanément mes émotions. Mais il m’a fallu m’adapter à un univers familial où les émotions ne s’exprimaient pas, puis à l’univers scolaire où l’expression de tes émotions signifiait les plus gros emmerdements qui soient. Dans ma famille, j’ai dû devenir timide à 4 ans : le changement est même visible sur mes photos d’enfant. Au collège, j’étais un adolescent “phobique social”, rougissant à tout ordre de prise de parole en public, tenant tête aux professeurs par un silence forcené qui pouvait durer une ou deux minutes, au milieu des ricanements de la foule des imbéciles.

Bref, j’ai surmonté tout ça depuis une éternité, mais il en reste des traces. Prendre un mégaphone pour lire un discours ou scander des slogans reste une épreuve, un challenge éprouvant. Je dois me préparer psychologiquement avant. Pas question d’improviser. La panique peut toujours revenir. Les blancs dans la tête et les mots qui s’entrechoquent dans la bouche. La haine d’autrui, liée de très très près à ce qui fut un traumatisme vécu sur des années et des années, est toujours là, comme un chien dressé, allongé à mes pieds. Il est calme, je le maitrise. Mais il pourrait mordre salement. Je le sais. La violence qu’on a subi reste à jamais gravée dans l’animal que nous sommes, comme un chien qui ne peut s’empêcher de gronder s’il voit un bâton, même si c’est un bâton pour jouer.

Or donc, parler en public ne va pas sans toute une chimie physiologique complexe et un “système”, très élaboré avec les années, pour surmonter l’obstacle. Je me souviens de la première fois où spontanément, je me suis dirigé vers le micro. Je crois que c’était en juin 2015, au métro Mont-Royal…Il y a eu comme un vide…Plus personne ne parlait…Un de nos amis activistes tenait un écran montrant des images d’Earthlings. On voyait un cochon glisser dans une mare de sang. C’est là que je me suis élancé. C’est cette image qui m’a poussé en avant. Je devais le faire. Je ne savais absolument pas ce que j’allais dire. Je ne sais même plus ce que j’ai dit. Ça ne devait pas être brillant. Mais je l’ai fait. Une photo a été prise par notre chère conférencière Christiane Bailey ce jour-là, et je l’ai mise comme photo de profil sur Facebook. La photo ne montrait évidemment rien de mes balbutiements, mais elle donnait le sentiment que mon attitude était en accord avec mes convictions. C’est bien, je crois, d’avoir sur sa page Facebook, une image de soi un peu ambitieuse. Ça a des effets après-coup. L’année suivante, je parlais cinq minutes à la Marche pour la fermeture des abattoirs. Un discours dont je ne renie pas un seul mot aujourd’hui. Mais un discours dans lequel je ne reconnais pas ma voix. Je me trouve gentil. Infiniment trop gentil et mal assuré.

Mais revenons au fait de s’être lancé dans le vide. C’est le devoir, le sens du devoir, qui me poussait à l’action. Le comportement n’est pas uniquement motivé par le seul calcul d’intérêts (d’où les foutus cupcakes dont je parlais tout à l’heure). C’est un peu plus compliqué que ça, me semble-t-il. La question est : que se passe-t-il si je ne m’élance pas, si je ne prends pas le micro pour dire publiquement ce que j’ai sur le coeur?… Je le sais : si je ne fais rien, je me trouverai lamentablement nul demain matin devant le miroir, au moment de me raser la barbe.

Le devoir commande. C’est un “impératif catégorique”, pour reprendre la formule du philosophe. On ne tergiverse pas avec le devoir. Derrière le comportement, il y a non seulement un calcul entre les plaisirs, mais aussi entrent les déplaisirs. Ma peur de me décevoir moi-même surpasse ma peur de parler en public, et c’est un introverti “phobique social” qui parle! L’anxiété de parler en public rencontre l’obligation responsable de le faire. C’est ici un déplaisir contre un autre.

Cela me rappelle un certain chercheur très ambitieux qui tentait de développer quelque chose comme une théorie des “conditions de possibilité anthropologiques” de la morale humaine, et donc du droit. J’étais jeune et je l’écoutais avec passion. Il enseignait que la source de la morale était en chacun d’entre nous en tant que principe, tout comme le principe du langage, le principe de la technicité ou celui de la société. C’était brillant. La légitimité se fondait sur un calcul complexe entre plaisirs et déplaisirs, et non pas sur une légalité externe, produit des rapports sociaux entérinant ou non des prises de position éthiques d’abord minoritaires puis socialement partagées. L’Amérique semble coutumière de l’idée que le principe est interne, contrairement à l’Europe, plus encline à l’explication sociologique. En revanche, le “déontologisme”, cette idée du devoir fondant le comportement, vient plutôt d’outre-Atlantique, me semble-t-il. Penser que le devoir vaut tout autant, dans un même système autonome de pulsions, que la recherche de son meilleur intérêt me semble toujours, aujourd’hui, tout à fait révolutionnaire sur le plan de la pensée. Mais bref. Revenons au courage qui précisément ne se mesure pas “en soi”, dans une généralité sans consistance où tout le monde serait logé à la même enseigne, mais qui au contraire se mesure au principe interne déterminant le choix entre les déplaisirs possibles. J’ai bien dit “entre les déplaisirs possibles”, et non pas d’abord “entre les bénéfices possibles” de telle ou telle action…

J’estime pour ma part qu’il faut plus de “guts” pour prendre la parole en public devant une assemblée alors qu’on est mort de trouille, qu’il en faut pour dire “non merci, je ne mange pas de viande, parce que je n’en ai pas besoin et que rien ne justifie la mort d’êtres innocents”. Mais peut-être que c’est différent pour d’autres. Je l’ai déjà dit : je fais partie de ces gens qui n’ont pas peur de penser différemment des autres. J’ai confiance en moi sur ce point. C’est une confiance négative, en quelque sorte, la capacité à ne pas être d’accord et à l’exprimer, abruptement parfois, si c’est en public: ça prend alors l’allure d’une éruption volcanique lorsque la prise de parole est spontanée et qu’elle est portée par une lame de fond d’indignation… Ou négative, là encore, mais cette fois dans le dialogue, lorsque mon désaccord prend très rapidement l’allure d’un refroidissement, d’une sorte de congélation immédiate de la relation.

Là où ça se complique énormément, c’est quand mon sens des responsabilités me contraint à tenter de changer le point de vue des autres sur une question, y compris la question animale. C’est beaucoup plus difficile et je m’épuise assez vite. C’est tout le côté misanthropique de ma personne qui remonte. Avec l’idée sous-jacente, à la limite de la conscience, qui me souffle : “ ça ne vaut même pas la peine que tu leur parles…ils ne sont pas comme toi ”. Mais, voilà, le devoir commande. Il faut continuer.

Au-delà de ça, à l’horizon, se profilent d’autres enjeux émotionnels…

Je songe aux actions de Tiphaine Lagarde, à des années-lumière des cupcakes et des “véganeureux”….Et là, mes amis, mon coeur balance. Il balance entre la lâcheté et le courage.

Au-dessus des deux, il y a, par chance, un esprit qui pèse rationnellement le pour et le contre de telle ou telle action, qui analyse tous les paramètres, dedans comme dehors. Le rôle du héros incompris de tous, qui récolte tous les emmerdements possibles et imaginables cinquante ans avant tout le monde au nom d’une idée (mais sans changer quoi que ce soit dans le monde réel d’aujourd’hui) n’est pas pour moi. Je ne suis pas naturellement programmé pour ce courage-là. Je ne suis pas un héros. Et je n’ai pas la foi dans un dieu qui me donnerait des ailes non plus.

En revanche, il se pourrait bien – j’en frémis rien qu’à y penser – que ma loyauté à l’égard de ceux qui ont le courage d’être des héros me pousse à les suivre.

On ne sait jamais.

Mais prudence avec ça.

Ce n’est pas l’égo qui peut s’engager à ce niveau-là.

On parle ici du Soi.

Du saut dans le vide.

C’est la vie qui décide de ça. Les circonstances qui se présentent.

10. Et voilà que le démon parle à nouveau!

Ce n’est pas pour rien que je parle de Soi et de saut dans le vide. Avez-vous remarqué que les formules de sagesse tirées d’enseignements orientaux, surtout bouddhistes (sans doute parce qu’ils sont non violents) parsèment nos réseaux en même temps que les images d’horreur. On pourrait se demander pourquoi. Je m’interroge. Ce que je sais, en tout cas, c’est que ma vision de la spiritualité a totalement été bouleversée ces dernières années.

Ce que je crois de plus en plus, c’est que la spiritualité n’est en aucun cas une affaire de savoir, et qu’elle est à peine partageable. Il s’agit d’abord de volonté. De pratique constante et sans espoir de résultat. D’un effort obligatoire vers le bien et le vrai en même temps, ce qui est parfois contradictoire, d’ailleurs. La vérité est d’une exigence absolue dans mon cas. Envers moi-même. Pas envers autrui: ceci est une toute autre question. Cette exigence de vérité m’a imposé bien des abandons. Même mon attachement égotique aux spiritualités a dû être abandonné, avec mes années de yoga, mes lectures, les mantras, les mains jointes, et tout le tintouin. Être honnête suppose de renoncer à cela aussi. À la poubelle! Tout! On a chacun à abandonner des choses, mais ce ne sont pas forcément les mêmes. C’est pourquoi c’est à peine partageable. La spiritualité, c’est ce qui se passe derrière le théâtre de marionnettes des mains jointes et des génuflexions, dans le haut fourneau de notre âme incarnée.

On est dans quelque chose où ce n’est pas l’égo qui doit être vu par d’autres ego, mais où le Soi doit se reconnaitre Soi. Comme deux gouttes d’eau qui se fondent en une, parce qu’elles sont le même.

Mais on en est la plupart du temps à des années-lumière. Je vois des ego, et encore des ego, remplis de leur propre importance et de leur savoir là où l’humilité exigerait de présentifier avec courage la souffrance de l’être humain rendu au sol, terrassé par plus fort que lui, et contraint de suivre la voie d’un Bouddha parce qu’il n’y en a pas d’autre. On parle, on parle: le mental, dans la boite crânienne, parle de la Voie, mais je ne vois pas souvent d’amour. La compassion ne consiste pas à écouter l’autre avec condescendance et à lui donner des conseils, ça consiste à être avec l’autre là où il est. Si on est capable, parfois, de l’être avec un chien, pourquoi n’y arrive-t-on pas avec un autre être humain? C’est la question que je me pose par les temps qui courent.

Pour ce qui me concerne, je me méfie instinctivement des communautés spirituelles et ce n’est pas de conseils dont j’ai besoin. Je n’ai rien à faire des conseils de bigots érudits, quelle que soit leur confession. Je connais, j’en ai fréquenté de près, j’ai vu et ça n’a rien donné. Je cherche la connexion. Ce que je vois bien souvent, ce sont des échanges basés sur l’égo et sur ses qualités, de profondeur et de conviction spirituelle, et blablabla… Tout ce fatras d’illusions dans lesquelles nous baignons et qui empêche toute rencontre authentique. Comment faites-vous, vous autres vertueux, à entrer en relation avec un psychotique qui lit dans vos pensées, un autre qui vous menace de mort, ou un sans domicile fixe alcoolique qui vous crache sa misère à la gueule à huit heures du matin? Du délire ou de la haine pure,  vous faites quoi?!… Moi, là, je n’ai confiance en personne sur ce terrain-là. La grande majorité se déballonne… C’est attendu. J’ai 20 ans de travail social dans les pattes. Peut-être que pour vous, ça ne veut rien dire, mais je m’en fous; j’ai également fréquenté assez longtemps le monde du « spirituellement correct » pour ne plus m’y laisser prendre. Bullshit à cinquante pour cent. Des attitudes… Le véritable changement ontologique s’obtient d’abord dans l’écartèlement, dans la souffrance extrême. Après, tu demandes grâce. J’ai déjà écrit il y a bien longtemps sur ces conneries, disant que les spiritualités orientales ne font que rester à la surface de nos êtres si elles ne transpercent pas le sol de nos conditionnements infantiles, cathos bien plus que bouddhistes. La plupart du temps, ça sonne faux. Pas chez Marion, je dois dire, que je vous invite à aller écouter lorsqu’elle parle de bouddhisme. Parce qu’elle est honnête et qu’on perçoit chez elle une authentique traversée de l’enfer. Un truc nietzschéen, quoi, pas à la portée de tout le monde. Mais Marion, c’est Marion, et je lui réponds. C’est ce que je suis en train de faire, en quelque façon. Parce qu’il s’agit de réconcilier Bouddha avec l’enfer en soi-même. Pas moins. De mettre Bouddha et Satan dans la même cage, voyez? Comme un gentil toutou avec un lion affamé. Pas une mince affaire…

Parfois, je me dis : si déjà vous n’êtes pas capable d’être gentil avec moi alors que je ne vous ai rien fait, comment vous allez faire avec quelqu’un qui vous agresse?… Je hais l’obséquiosité et les génuflexions. Si les mains jointes te connectent à toi-même, joins les mains, sinon, de grâce, abstiens-toi! J’ai connu un maitre yogi, grand connaisseur de mudras, qui maltraitait son chien! Tout cela ne m’inspire qu’une méfiance circonspecte.

Je sais que je ne vais pas me faire aimer pour tout ce que je viens d’écrire. Certains vont me mépriser. Classique. C’est attendu. Vous êtes ce qui m’éloigne encore de ma sagesse future, c’est à dire de la réconciliation en moi-même de la force et de l’humilité. Les plus malins vont me plaindre et compatir à ma misère du haut de leur élévation spirituelle. En vérité, je vous le dis : c’est là un beau moyen de défense. Mais je n’ai rien à perdre aux relations que je n’ai pas avec certains.

La réaction la plus saine à ce que je viens de dire serait la colère, un sentiment d’injustice. Cela voudrait dire que la connexion est encore possible, puisque l’attaquer si violemment vous fait du mal. Sinon, c’est peine perdue. Nous sommes seuls avec nos foutues pancartes, les uns à côté des autres, comme des extraterrestres issus de planètes différentes, partageant sans savoir pourquoi une même souffrance face à la misère animale.

Ce qui en principe recharge mes batteries, pour ma part, c’est l’amitié et des échanges intellectuels. Et je dois dire que mises à part quelques rares exceptions, je ne me recharge plus. Les paroles adressées aux uns et aux autres, de vive voix ou par écrit, laissent systématiquement place à une fin de non-recevoir, ce qui pour un français d’origine est d’une violence inouïe. C’est quelque chose que je ne comprends pas. Comment fais-je moi-même pour répondre à tout le monde? Et généralement assez vite. Tout cela m’échappe. Tout ce que je sais, c’est qu’une fois épuisé, plus rien ne fonctionne. Vous n’êtes plus convaincant pour qui que ce soit. Ni pour les omnivores ni pour les véganes. Si t’es épuisé, tu peux mettre une croix sur tes relations sociales. Fini. Plus personne. Si tu donnes plus le change, t’es socialement mort.

Là où il faudrait une parole collective, vous êtes renvoyé à votre volonté, votre initiative, votre pensée individuelle. Ce qui ne vaut strictement rien, en tout cas en ce qui me concerne. On ne peut pas se prétendre sur un chemin spirituel et être individualiste en même temps, me semble-t-il. C’est une contradiction dans les termes. L’Amérique est le monde de l’égo fort, la psychanalyse l’a déjà dit. J’ai l’impression qu’on y laisse peu de place aux enjeux intersubjectifs et transgénérationnels, à la conscience sociohistorique.

11. La conscience tranquille et le cochon qui tremble

Alors, comment peut-on avoir la conscience tranquille?

On ne peut pas. Jamais. C’est ce qui me vient en tête quand je revois passer sur l’écran de ma pensée l’image du cochon qui tremble.

Et pourtant, il s’agit de tenir dans la durée. Et il s’agit aussi d’être heureux, en quelque façon. Parce que si on ne l’est pas, on fait passer un message négatif à la majorité omnivore. C’est tout le paradoxe. Et il n’y a pas de solution absolue à cette question.

Comment peut-on avoir la conscience tranquille?

Je comprends soudain pourquoi je me sens si mal en voyant l’oeil désemparé et rempli d’effroi du cochon qui tremble. Quelque chose de ma propre histoire s’y rejoue. Le petit animal en moi s’y reconnait. Mais de le savoir change-t-il quelque chose?

J’entends au loin un certain message issu des sagesses orientales. Je l’entends de la pointe extrême de mon mental. Mais mon coeur n’en veut pas.

Le message dit que la souffrance n’est pas autre chose que la paix. Que la souffrance a la même texture que la paix. Qu’une eau agitée ou calme est toujours de l’eau. Et qu’aussi étrange que cela paraisse à notre esprit, aussi inacceptable à nos coeurs, à commencer par le mien, la violence n’est pas autre chose que de l’agitation, faite de la même matière que la paix. L’Un-sans-second.

Ce matin, alors que je cherchais une sorte de conclusion provisoire à cette affaire de spiritualité, une vidéo est apparue sur le mur. Et ça disait ceci : “On considère le plus souvent le détachement comme le fait d’être éloigné de tout. En fait, le plus grand détachement consiste à être proche de tout sans que rien ne vous possède. C’est là le pouvoir réel, la force véritable”.  Je nous laisse avec ça à méditer…

Les abattoirs seront abolis dans 40 ans. C’est Wayne Hsiung de Direct Action Everywhere qui le dit. Il a peut-être raison. Il faut donc qu’on fasse ce qu’on a à faire d’ici là, chacun avec les moyens qui sont les siens.

Nous serons plus forts, plus sereins et plus convaincants si nous nous percevons nous-mêmes comme une armée.

Une armée de guerriers pacifiques comme on n’en a jamais vu. Peut-être pas une communauté de gens qui s’adorent, mais de gens qui se respectent et connaissent leurs forces respectives, leurs atouts, leur complémentarité. On n’a pas forcément besoin d’être des amis à tout prix, mais des camarades, par contre, dans l’immense révolution en marche.

De nouvelles générations arrivent, qui vont transformer radicalement ce monde et mettre un terme à la misère infinie de nos semblables sans voix.

Donnons-leur tout ce que nous pouvons leur donner. Mais en même temps, respectons le premier animal que nous connaissons : nous-mêmes. Ne le maltraitons pas, ce serait aussi contreproductif que de vouloir faire passer le message végane par la violence…

Je pense à toi, cochon qui tremble, âme innocente et douce, je ne pense qu’à toi…

Mon intellect n’est pas capable d’autre chose que de mettre des mots sur ton tremblement, sur le mien, sur le nôtre.

Mon cher enfant animal…

CS***