La dépendance qui tue… un cours d’eau à la fois

Photo: commons.wikimedia.org
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Par : Véronique Armstrong, M. Env.

L’élevage animal est sans doute la meilleure façon trouvée par l’humain pour contaminer l’eau douce.

Par le biais de l’élevage, l’humain parvient à étendre ses dommages à une envergure étonnante. Car ces dommages ne se restreignent pas à l’environnement immédiat de l’élevage, loin de là. Les contaminants de cette industrie voyagent : ils rejoignent les eaux souterraines par lixiviation, s’accumulent dans les nappes d’eau souterraine, atteignent les ruisseaux, les rivières, les lacs, les estuaires et les environnements côtiers. Ils se retrouvent, selon le principe de bioaccumulation, en d’inquiétantes concentrations dans les amphibiens, les poissons, les mammifères et ainsi de suite, au fil de la chaîne alimentaire jusqu’à l’être humain, suprêmement assis à son sommet.

Par le biais de l’élevage, les façons dont l’humain saccage son environnement sont multiples.

En premier lieu : par le fumier. D’énormes quantités de fumier, des méthodes de gestion souvent douteuses, il n’en faut pas plus pour polluer ruisseaux, rivières, lacs et océans. Un élevage industriel standard de porcs ne produit pas que du bacon et des charcuteries; il produit en prime de la merde, beaucoup, beaucoup de merde : près de 3 200 tonnes de lisier sur une base annuelle. Un élevage de poulet de chair en produit 2 900 et un élevage de bétail 155 000 (Foer, 2009). À eux seuls, les animaux d’élevage des États-Unis produisent 130 fois plus de déchets que la population mondiale humaine, soit 39 tonnes de merde par seconde (PCIFAP, 2006). Ajoutons que la capacité de pollution de ce fumier est des plus impressionnantes. Ammoniaque, méthane, sulfate d’hydrogène, monoxyde de carbone, cyanure, phosphore, nitrates, métaux lourds, antibiotiques et résidus de médicaments sont au rendez-vous, sans compter une panoplie d’agents pathogènes microbiens dangereux pour l’humain : salmonelle, cryptosporidium, giardia et différents streptocopes. Vu ce sombre portrait, qui s’étonnera de savoir que 50 % des enfants élevés sur le site d’un élevage industriel de porcs souffrent d’asthme, et que les enfants élevés à proximité d’un tel site sont deux fois plus propices que le reste de la population de développer cette maladie respiratoire? (Foer, 2006).

En second lieu : par une charge excessive en nutriments apportée qui atteint les cours d’eau. Les engrais chimiques et les biodéchets de source animale contiennent d’énormes quantités de phosphates et de nitrates, ce qui entraîne le phénomène de vieillissement des lacs, aussi appelé eutrophisation. Dans les faits, l’eutrophisation est un phénomène tout à fait naturel : il s’agit du de l’enrichissement graduel d’un lac en matières nutritives, ce qui se produit normalement sur une longue période de temps. Toutefois, il peut se voir accélérer par un apport trop important en matières nutritives. À titre d’exemple, le phosphore est naturellement peu présent dans les eaux de surface et les grandes quantités que l’on y retrouve maintenant sont le fait de l’humain. Il tire principalement sa source de l’engrais, du fumier et du lisier, toutes des sources associées à l’élevage animal. Les impacts négatifs sur le milieu aquatique associés à cet apport en éléments nutritifs sont variés; en voici un bref aperçu.

  • Sur le milieu aquatique :
    • diminution de la quantité d’oxygène dans l’eau;
    • augmentation de la turbidité; et
    • diminution de la luminosité.
  • Sur la flore :
    • prolifération d’algues et autre plantes aquatiques (favorise l’eutrophisation).
  • Sur les vivants (organismes, poissons, animaux) :
    • diminution de la diversité biologique (mort de certaines espèces plus fragiles et remplacement par d’autres plus adaptées);
    • mortalité (par suffocation due à la diminution des réserves d’oxygène); et
    • pollution des frayères.
  • Sur l’humain :
    • irritation (des yeux, de la gorge, du nez ou de la peau); et
    • fièvre, nausées, vomissements et diarrhée.
(Tiré de : Coote et cie, 2000)

Selon le Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MDDELCC), le vieillissement prématuré est l’une des principales menaces qui pèsent sur les lacs situés en milieu agricole (MDDELCC, 2016). Année après année, de nombreux lacs du Québec sont envahis par les cyanobactéries, ces algues bleuvert de si mauvaise renommée, et font l’objet d’efforts concertés nécessitant des ressources considérables de la part des municipalités et du gouvernement.

Des impacts environnementaux si importants et si près de nous auraient très bien pu être interprétés comme le signal d’alarme qu’ils sont et suggérer, par exemple, que cette production animale qui dépasse tant la capacité de résilience de l’environnement naturel n’est tout simplement pas soutenable et qu’il serait peut-être bon de se questionner sur cette production et sur certains de nos choix de vie. Loin de là, les efforts ont plutôt été consacrés à des façons de respecter la réglementation sans jamais, à aucun prix, ralentir la production animale. L’une de ces solutions, si simple, a été de réduire l’apport en phosphore de la nourriture des animaux d’élevage. Cependant, cette option doit faire l’objet de précautions, pas tant pour des raisons de bien-être animal (une carence en phosphore implique plus de risques de fractures) que pour des raisons d’économies; toutes ces fâcheuses fractures se traduisant par un déplorable et coûteux ralentissement des opérations de la file d’attente pour l’abattage.

En troisième lieu : l’élevage animal pollue les cours d’eau par le biais des pesticides et des insecticides utilisés pour les cultures fourragères destinées à l’alimentation des animaux. Les cultures de maïs et de soya monopoliseraient jusqu’aux trois quarts des pesticides vendus dans la région de la rivière Yamaska (Perrier, 2007). Entre 2006 et 2012, les quantités de pesticides vendus aux agriculteurs ont augmenté de 27 %, ce qui est peu cohérent avec l’objectif de réduction de 25 % fixé par le gouvernement du Québec (Gerbet, 2005). Cette hausse des ventes est encore plus marquée pour certains produits, tel l’herbicide glyphosate (de son appellation commerciale Roundup, de la compagnie Mosanto). En 2014, l’Organisation mondiale de la santé a déclaré cet ingrédient actif cancérigène probable chez l’humain. Sans doute n’est-il pas si cancérigène au Québec, où les produits contenant du glyphosate ont représenté 42 % des ventes de pesticides en 2009 (MAPAQ, 2016). Il en est sûrement de même pour l’atrazine, herbicide interdit depuis plus de 10 ans dans l’Union européenne, mais dont la présence dans l’environnement est en légère hausse au Québec[1].

En 2015, afin de vérifier la présence de pesticides dans les cours d’eau, des milliers d’échantillons d’eau ont récemment été prélevés par le MDDELCC dans des rivières des régions agricoles. Les résultats obtenus sont probants, plus que probants : les analyses de certaines rivières ont révélé la présence de 20 à 30 pesticides différents, et près de 100 % des échantillons contenaient de l’atrazine, du glyphosate, des néonicotinoïdes ou du St-Métolachlore, tous en tête de la liste des produits les plus dangereux pour l’environnement et la santé dressée par le gouvernement (Gerbet, 2015). Ils étaient en outre très souvent présents dans des concentrations dépassant les seuils de la qualité de l’eau du MDDELCC. Devant des concentrations qui dépassaient jusqu’à 15 fois les critères de qualité pour la protection de la vie aquatique, voire jusqu’à 1 650 fois dans un cas de la région d’Oka[2], le MDDELCC n’a pu que constater que certaines espèces aquatiques se trouvaient dans un « état de santé précaire », voire « mauvais » (Ibid, 2015).

Fréquence de dépassement des critères de qualité de l'eau
Tiré de : Gerbet, 2015

Tous ces alarmants constats devraient attirer l’attention du public sur le caractère dévastateur de l’élevage animal. À dessein, les pages qui précèdent n’ont même pas abordé la présence dans les cours d’eau de médicaments et d’antibiotiques (nécessaires pour permettre aux animaux de survivre malgré de misérables conditions de vie) ni le rôle que joue l’élevage dans un recours toujours grandissant à des organismes génétiquement modifiés (OGM)[3].

L’eau, c’est la santé. L’eau, c’est la vie. C’est ce que nous avons toujours cru. Mais cette certitude pourrait très bientôt ne plus en être une. Certaines industries y veillent.

Algue toxique, Lac Érié

Photo : commons.wikimedia.org
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Notes

  1. [1] Fait étonnant lorsque l’on sait que l’atrazine est classé par le gouvernement du Québec comme l’ingrédient actif à usage agricole le plus à risque pour l’environnement et pour la santé.
  2. [2] Précisons que ce résultat a été obtenu en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels.
  3. [3] De plus en plus, les semences sont génétiquement modifiées pour être plus tolérantes aux pesticides, ce qui permet une augmentation de l’épandage de pesticides sans crainte d’abimer les plants.

Références

COOTE, D.R., GREGORICH, L., J. 2000. La santé de l’eau. Agriculture et agro-alimentaire Canada. 185 pages.

FOER, S. 2006. Faut-il manger les animaux? Éditions de l’Olivier. 363 pages.

GERBET, T. 2015. Québec a perdu le contrôle des pesticides. Radio-Canada, 21 octobre 2015. Disponible en ligne: http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/national/2015/10/21/001-pesticides-quebec-agriculture-rivieres.shtml

MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE DES PÊCHERIES ET DE L’ALIMENTATION (MAPAQ, 2013). Coup d’œil sur le glyphosate. Disponible en ligne : http://www.mapaq.gouv.qc.ca/fr/Regions/chaudiereappalaches/journalvisionagricole/octobre2013/Pages/glyphosate.aspx

MINISTÈRE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE, DE L’ENVIRONNEMENT ET DE LA LUTTE CONTRE LES CHANGEMENTS CLIMATIQUEs. (MDDELCC, 2016). Le Réseau de surveillance volontaire des lacs. Disponible en ligne : http://www.mddelcc.gouv.qc.ca/eau/rsvl/methodes.htm

PERRIER, P-H. (2007). L’agriculture intensive favorise l’érosion des sols et la contamination des affluents. Epoche Times, Édition Francophone. Disponible en ligne : http://www.epochtimes.fr/archive/front/7/10/15/n3499210/lagriculture-intensive-favorise-lerosion-des-sols-et-la-contamination-des-affluents.html

PEW COMMISSION ON INDUSTRIAL FARM ANIMAL PRODUCTION (PCIFAP, 2006). Environment. The Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health. Disponible en ligne : http://www.ncifap.org/issues/environment/