La dépendance qui tue… une créature à la fois

Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

Par : Véronique Armstrong, M. Env.

Parmi les nombreux messages de sensibilisation qui circulent, peu d’entre eux suscitent autant d’émotions que la vue d’un bel animal sauvage dont la survie est menacée et dont l’habitat disparaît à une vitesse effarante. Les personnes touchées se doutent-elles de leur contribution à cette tragédie chaque fois qu’elles plantent leur fourchette dans l’animal qui orne leur assiette?

Plusieurs menaces font planer le spectre de l’extinction sur les espèces animales; la perte d’habitats arrive en tête de liste de ces dangers. Il est estimé que la perte et la dégradation d’habitats affectent 89 % de tous les oiseaux menacés, 83 % des mammifères et 91 % des plantes menacées (IUCN, 2007).

Or, l’agriculture, en tant que principal usage anthropique des sols, est la principale cause de destruction des habitats et la plus grande menace à la biodiversité et au fonctionnement des écosystèmes (Steinfield et al, 2006). À elle seule, l’agriculture à des fins d’élevage animal est responsable de près de 91 % de la destruction de la forêt amazonienne (Margulis, 2003).

Dans un premier temps, ce déboisement vise à créer des parcs d’engraissement, des pâturages où les animaux atteindront le poids désiré. Mais l’élevage en confinement ne représente guère une meilleure alternative dans la mesure où la plus grande utilisation qui est faite de ces terres est destinée à la culture fourragère pour faire pousser les céréales qui nourriront les animaux. Ces céréales sont en grande partie cultivées dans les pays du sud afin d’alimenter le bétail qui nourrira les riches et gourmands habitants des pays du nord.

De telles pratiques sont directement responsables du déclin et de la fragmentation des écosystèmes, ces derniers étant toujours moins nombreux et plus petits (Weis, 2013). Cette transformation de l’habitat naturel des animaux entraîne une série d’autres problèmes : les animaux se retrouvent divisés en plus petits groupes, ce qui rend les choses plus ardues en ce qui a trait à la protection et à la reproduction. Ils sont contraints à une plus forte compétition en vue d’assurer leur survie : ils éprouvent des difficultés d’accès à l’eau et à la nourriture et vivent des frictions avec les autres espèces animales et les humains avec lesquels ils partagent le territoire.

Avec une population mondiale sans cesse croissante et affichant des goûts toujours plus axés sur la viande, cette situation n’est pas près de se résorber. Qui plus est, comme l’agriculture industrielle implique une séquence de dégradation des sols et de conversion d’autres terres, elle se caractérise par un cycle qui semble ne jamais vouloir se terminer. Le tableau suivant montre l’ampleur du rôle de l’élevage animal dans l’occupation et l’usage des terres.

Rôle de la production animale dans l’usage des terres

Tiré de : Steinfield et al., 2006

En outre, en introduisant dans l’environnement des pesticides, des engrais chimiques et des déchets (fumier, cadavres d’animaux malades), l’élevage industriel induit une pression sur les espèces à un niveau et à une vitesse tels qu’elles ne peuvent s’y adapter ni migrer à temps (les chances de succès de cette dernière option étant grandement réduites du fait de la diminution et de la fragmentation des écosystèmes). La persistance et la bioaccumulation de ces produits chimiques dans l’organisme des espèces touchées jouent pour beaucoup dans la mortalité d’individus et la précarité des espèces (Weis, 2013).

Nous assistons présentement au rythme d’extinction le plus rapide et le plus important jamais recensé dans les 3,5 milliards d’histoire d’évolution organique (Hoof, p. 18). Les experts estiment qu’il est de 1 000 à 10 000 fois plus élevé que le taux naturel d’extinction, et que cette estimation est conservatrice (IUCN, 2007).

Devant des statistiques aussi désolantes qu’alarmantes, certains pourraient être tentés de se tourner vers les poissons et les fruits de mer. Il leur faudrait alors savoir ce qui suit.

L’aquaculture requiert d’immenses étangs de plusieurs hectares qui sont la cause directe du déboisement des mangroves, ces forêts humides essentielles à l’écosystème qu’elles occupent et à la protection des lieux (contre l’érosion et les intempéries, par exemple). En 2008, la FAO sonnait l’alarme : d’énormes pertes en biodiversité peuvent survenir du fait de ces exploitations, en plus de l’intrusion du sel dans les zones côtières et de l’envasement des récifs coralliens (FAO, 2008).

En ce qui concerne les poissons, d’un à deux milles milliards d’entre eux sont arrachés aux océans chaque année (Oppenlander, 2012). La pêche (le terme surpêche serait plus juste) est une bien macabre activité qui s’accompagne trop souvent de prise accessoire, ou collatérale (bycatch).

Pour chaque kilogramme de crevette, c’est au minimum 5 kg d’animaux marins (requins, dauphins, tortues de mer, etc.) pêchés par accident (Desaulniers, 2011). Dans le cas des crevettes en provenance de Thaïlande, le désastre collatéral est plutôt de l’ordre de 14 kg d’animaux marins, et ce, en raison de techniques de pêche différentes et de l’absence de règlement contre les prises accessoires (Ibid, 2011). Les autres sortes de pêche ne sont pas en reste. La pêche au thon, par exemple, est responsable de l’agonie et de la mort de milliers de dauphins, cétacés et marsouins prisonniers de filets qui ne leur étaient pas destinés (Greenpeace, 2011). Triste fin pour tant d’animaux : la population de vertébrés marins aurait diminué de 49 % entre 1970 et 2012 (WWF, 2015).

Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

Dans le domaine de la pêche, le chalutage de fond (ces plaques de métal et énormes filets lestés sur fonds marins) tient littéralement du cauchemar : il détruit tout et tout le monde sur son passage, les habitats et les créatures qui y vivent, et n’établit pas de distinction quant aux animaux qu’il remonte à la surface. De fait, les prises accessoires d’un chalut peuvent représenter jusqu’à 90 % de son butin et provoquer la dévastation des fonds marins sur des distances énormes, atteignant jusqu’à 4 km (Slow Food, 2012).

Dans tous les cas, la portée de ces répercussions, si elle semble titanesque, repose la plupart du temps sur des calculs conservateurs et demeure ardue à mesurer pour le moment. Cependant, un fait en ressort : aucun problème n’est isolé et le destin de tous les êtres vivants est étroitement lié, sans doute bien plus que ce que nous sommes à même d’appréhender.

La prochaine fois qu’une publicité montrant une magnifique créature menacée vous émouvra au point de verser un don à un organisme, soyez conséquent : allouez-lui la somme d’argent que vous aurait coûté la viande que vous n’avez pas achetée.

Références

ANNENBERG FOUNDATION, 2016. Unit 9: Biodiversity Decline, Section 7: Habitat Loss : Causes and Consequences. En ligne : https://www.learner.org/courses/envsci/unit/text.php?unit=9&secNum=7

DESAULNIERS, E. 2011. Je mange avec ma tête : les conséquences de nos choix alimentaires. Éditions Stanké. 255 pages

GREENPEACE, 2011. Bycatch. En ligne : http://www.greenpeace.org/international/en/campaigns/oceans/bycatch/

INTERNATIONAL UNION FOR CONSERVATION OF NATURE (IUCN), 2007. Species Extinction – The Facts. En ligne : https://cmsdata.iucn.org/downloads/species_extinction_05_2007.pdf

MARGULIS, S. 2003. Causes of deforestation of the Brazilian Rainforest. Washington: World Bank Publication, 2003. En ligne : https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/15060/277150PAPER0wbwp0no1022.pdf?sequence=1&isAllowed=y

OPPENLANDER, R., 2012. Biodiversity and Food Choice: A Clarification. En ligne : http://comfortablyunaware.com/blog/biodiversity-and-food-choice-a-clarification/

ORGANISATION DES NATIONS UNIES POUR L’AGRICULTURE ET L’ALIMENTATION (FAO), 2008. Disparition alarmante de mangroves. 31 janvier 2008. En ligne : http://bit.ly/i3vevu

SLOW FOOD. 2012. L’océan en danger: les techniques de pêche destructives et les rejets. Lighthouse Fondation, Fondation Slow Food pour la biodiversité. En ligne : http://slowfood.com/slowfish/pagine/fra/pagina.lasso?-id_pg=43

STEINFIELD, H., GERBER, P., WASSENAAR, T., CASTEL, V., ROSALES, M., et HAAN, C. (2006). Livestock’s Long Shadow: Environmental Issues and Options, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 390 pages.

WEIS, T. (2013). The Ecological Hoofprint: the global burden of industrial livestock. Zed Books. 188 pages.

WORLD WIDE FUND for NATURE (Formerly World Wildlife Fund, WWF). 2015. An uncertain future for our living blue planet: fresh, new evidences shows why we need to act on marine conservation. Disponible en ligne : http://www.worldwildlife.org/stories/an-uncertain-future-for-our-living-blue-planet