La dépendance qui tue, goutte à goutte

Photo : commons.wikimedia.org

Par : Véronique Armstrong, M. Env.

Dès notre plus jeune âge, nous apprenons l’importance vitale de l’eau douce, soit fermer le robinet lors du brossage de dents, préférer la douche au bain, balayer notre entrée plutôt que l’arroser, etc. Mais, dans les faits, la cause numéro 1 du gaspillage de cette ressource essentielle qu’est l’eau douce passe par notre consommation d’animaux.

L’élevage animal est, et de loin, l’activité humaine la plus consommatrice d’eau douce.

Les ramifications sont énormes! Une prise en compte complète pourrait facilement inclure, par exemple, les volumes d’eau utilisés pour l’extraction du gaz de schiste; le secteur de l’élevage industriel étant l’un des principaux consommateurs d’énergies fossiles. Mais il suffit de considérer les activités directement liées à l’élevage industriel pour saisir l’ampleur du gaspillage qui a lieu. Par souci de concision[1], ces activités peuvent être regroupées sous deux volets.

Le premier volet, et non le moins morbide, consiste en les abattoirs à grande échelle.

En premier lieu, les abattoirs sont des endroits extrêmement secs où d’énormes volumes d’eau et de désinfectants sont nécessaires afin de nettoyer les éclaboussures de sang, les entrailles et les excréments des différentes surfaces et appareils, et afin de rincer les nombreuses carcasses qui sont l’ultime achèvement de ce joyeux endroit.

En second lieu, et suivant cette charmante étape de rinçage, plusieurs méthodes de réfrigération sont employées pour limiter la prolifération et la propagation de dangereuses bactéries : les systèmes de refroidissement d’air sont une option, mais, une autre solution est très populaire auprès des producteurs de volaille nord-américains, soit celle de plonger la carcasse dans un bassin d’eau chlorée. Cette façon de faire, outre le fait qu’elle soit davantage économique, présente l’indéniable avantage de produire des carcasses gorgées d’eau, donc plus lourdes, qui seront vendues au poids. Ce bassin chloré, permettons-nous de souligner, risque très fort de s’apparenter à un peu ragoûtant bouillon de fèces où baignent de redoutables bactéries[2].

Le second volet, mais non le moindre, passe par les faramineux volumes d’eau utilisés dans l’agriculture industrielle.

À l’échelle planétaire, environ 70 % de l’eau utilisée par les humains est consacrée à l’irrigation pour l’agriculture (Barlow et al, 2002). La plupart de ces volumes d’eau sont consommés; c’est-à-dire qu’ils ne sont pas retournés à l’environnement (Weis, 2013).

C’est la production de la nourriture pour les animaux, comme le maïs et le soya, qui est responsable de la majorité de l’empreinte d’eau associée à l’élevage. De nombreuses cultures, très consommatrices en eau, n’existent que pour nourrir les animaux d’élevage intensif, et ces cultures nécessitent un énorme apport en eau. Plusieurs cultures largement pratiquées au Canada, tel, justement, le maïs et le blé, sont particulièrement dépendantes d’une importante irrigation (Perrier, 2007). Certains bassins hydriques canadiens sont déjà considérés comme fortement perturbés.

Les semences à haut rendement utilisées dans les cultures intensives sont bien plus assoiffées que leurs consœurs; par conséquent, la productivité de telles cultures passe par une plus importante consommation d’eau (Weis, 2013). Cette demande en eau augmente sans cesse dû aux conséquences directes des monocultures intensives, en l’occurrence la perte de sols arables, la diminution de la quantité de nutriments contenus dans ces sols ainsi que la diminution de leur capacité de rétention de l’humidité. Ces réalités n’iront qu’en s’accentuant avec l’augmentation de la température et de l’aridité qui accompagnent les changements climatiques; phénomène auquel contribue largement, soit dit en-passant, l’élevage industriel[3].

Heureusement pour les producteurs de viande, l’avènement des technologies modernes a permis d’outrepasser de nombreuses contraintes naturelles : les rivières peuvent être endiguées, et les barrages peuvent maintenant alimenter des cultures à grande échelle. Même l’eau souterraine n’est plus hors d’atteinte; l’humain est également en mesure de puiser dans ces précieuses ressources à un rythme outrepassant bien souvent leur capacité de recharge (Gleick, 2013). Les conséquences d’un tel abus sont multiples et vont notamment du bouleversement des écosystèmes aquatiques et de la faune riveraine à l’affaissement du sol; l’eau n’étant plus là pour supporter le poids des couches supérieures (Anctil, 2008).

De toutes les voies de solution envisagées pour contrôler ce gaspillage d’eau douce (diminution des subventions accordées aux cultures industrielles, tarification de l’eau, emploi de méthodes plus efficientes telle l’irrigation au goutte à goutte, etc.), aucune ne constituera une solution digne de ce nom tant et aussi longtemps que l’arbre cachera la forêt. Pour qu’une agriculture durable à plus petite échelle soit la norme, il faut cesser de dilapider les ressources dans l’élevage animal. Une gestion viable passe par la reconnaissance de la nécessité de destiner à l’humain les aliments que nous destinons aux animaux que nous mangeons ensuite, pratique indissociable d’un honteux gaspillage calorique.

Comme l’a si brillamment résumé Jeremy Rifkin, du Los Angeles Times[4] :

« L’ironie du système de production alimentaire est que des millions de consommateurs aisés dans les pays développés meurent de maladies d’opulence (attaques cardiaques, accidents vasculaires cérébraux, diabète, cancers) provoquées par l’excès de viandes provenant d’animaux nourris aux céréales, pendant que les pauvres du tiers monde meurent de maladies de pauvreté dues à l’impossibilité d’accéder aux terres qui leur permettraient de faire pousser des céréales pour nourrir leurs familles. »

De fait, la production de viande nécessite 8 à 10 fois plus d’eau que la production céréalière (UNESCO, 2009). Déjà en 1984, cet écart avait été noté : « Une même surface, de même rendement, peut nourrir six à sept fois plus d’Indiens que d’Américains » (Gourou, 1984). Pendant les années ’80, la tristement célèbre famine en Éthiopie n’a nullement ralenti les exportations de céréales réservées aux troupeaux d’Europe, et ce, en même temps que périssaient des centaines de milliers d’Éthiopiens. De tels drames s’observent quotidiennement dans les pays du tiers-monde, dont les ressources sont littéralement pillées afin de satisfaire la gourmandise des biens nantis de notre planète[5].

Cette réalité soulève un important questionnement éthique : dans quelle mesure le plaisir de manger une nourriture non indispensable à la survie, ni même à la santé, peut-il justifier le fait que d’autres membres de la même espèce ne puissent manger suffisamment pour assurer leur survie?

Une alimentation de type carnivore, typiquement occidentale, requiert en moyenne 15 000 litres d’eau par jour, soit 15 fois plus qu’une alimentation à base de végétaux; la production de 1 kg de protéines animales peut nécessiter jusqu’à cent fois plus d’eau que la production de 1 kg de protéines végétales (APSARes, 2014). Le tableau suivant illustre la quantité d’eau nécessaire à différentes productions alimentaires et offre un comparatif avec des usages courants de l’eau.

Contenu en eau virtuelle des principales productions alimentaires

 
Produit
 
Eau virtuelle
(litres/kg)
 
Baignoires
(150 litres)
Chasses d’eau
d’une toilette
conventionelle
(18 litres)
Arrosage
d’une entrée
de maison
(heure)
Agrumes 1 000 7 55 1
Légumes secs 1 000 7 55 1
Racines et tubercules 1 000 7 55 1
Céréales 1 500 10 83 1,5
Huile de palme 2 000 13 111 2
Viande de volaille 6 000 40 333 6
Viande de mouton 10 000 67 555 10
Viande de bœuf 15 000 100 833 15
Tiré de : Anctil, 2008 (pour le contenu en eau virtuelle des produits)

Il y a là matière à réflexion : plutôt que de manger un kilogramme de bœuf, vous pourriez arroser votre entrée de garage pendant 15 heures[6]! Pensez au regard admiratif que tourneraient vers vous tous vos voisins à l’entrée poussiéreuse…

Est-ce que la vue d’une personne arrosant son entrée vous irrite? Si c’est le cas, repensez au contenu de votre sac d’épicerie et, le cas échéant, gardez humblement le silence.

Notes

  1. [1] Par souci de concision, nous excluons même l’eau utilisée pour l’abreuvement des animaux, qui représente des volumes non négligeables.
  2. [2] La viande est plus souvent contaminée que ce que l’on penserait. Selon Santé Canada, de 65 000 à 185 000 cas d’empoisonnements alimentaires à la salmonellose seraient survenus en 2004, et de 200 000 à 440 000 cas de clampybactériose; dans ce dernier cas, la volaille est considérée comme étant la principale source de maladie liée à cette bactérie (Santé Canada, 2004).
  3. [3] Voir à ce sujet l’article portant sur les émissions de gaz à effet de serre de l’élevage industriel, La dépendance qui tue, degré par degré, aussi sur le blog de la Marche pour la fermeture des abattoirs.
  4. [4] http://articles.latimes.com/2002/may/27/opinion/oe-rifkin27
  5. [5] Le problème de la sous-alimentation dans les pays pauvres n’est pas causé par une production alimentaire insuffisante, mais plutôt par une difficulté d’accès à la nourriture.
  6. [6] Il est estimé qu’un tuyau d’arrosage déverse environ 1 000 litres par heure.

Références

Anctil, F (2008). L’eau et ses enjeux. Les Presses de l’Université Laval. 228 pages.

Association de Professionnels de Santé Pour une Alimentation Responsable (APSARes, 2014). Impact des modes alimentaires sur l’environnement et la disponibilité alimentaire mondiale. En ligne :
http://www.alimentation-responsable.com/impact-des-modes-alimentaires-sur-lenvironnement-et-la-disponibilit%C3%A9-alimentaire-mondiale

Barlow, M. et Clarke, T. (2000). L’Or bleu : L’eau, nouvel enjeu stratégique et commercial. Éditions du Boréal. 390 pages.

Gleick, P.H., 2012, The World’s Water, vol. 7 : The Biennial Report on Freshwater Resources, Washington. Island Press.

Gourou, P. (1984). Riz et civilisations. Paris, Éditions Fayard. 299 pages.

Perrier, P-H. (2007). L’agriculture intensive favorise l’érosion des sols et la contamination des affluents. Epoche Times, Édition Francophone. Disponible en ligne :
http://www.epochtimes.fr/archive/front/7/10/15/n3499210/lagriculture-intensive-favorise-lerosion-des-sols-et-la-contamination-des-affluents.html

Santé Canada, (2004). Salubrité de la Volaille. Bureau des dangers microbiens, Direction des aliments, Direction générale des produits de santé et des aliments. Printemps 2007. Disponible en ligne :
http://www.hc-sc.gc.ca/fn-an/alt_formats/hpfb-dgpsa/pdf/securit/poultry_webpage-fra.pdf

Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO, 2009) Fait 25 : L’eau virtuelle et l’agriculture. Programme Mondial pour l’Évaluation des Ressources en Eau. Disponible en ligne :
http://www.unesco.org/new/fr/natural-sciences/environment/water/wwap/facts-and-figures/all-facts-wwdr3/fact-25-virtual-water-flows/

WEIS, T. (2013). The Ecological Hoofprint: the global burden of industrial livestock. Zed Books. 188 pages.