La dépendance qui tue, degré par degré

Photo : Greenvegans.org
Photo : Greenvegans.org

Par : Véronique Armstrong, M. Env.

Alors que l’on insiste beaucoup sur l’importance de réduire notre dépendance aux énergies fossiles pour diminuer notre empreinte carbone, la solution consiste d’abord et avant tout à nous affranchir de notre dépendance à la viande et aux produits laitiers.

Curieusement, dans les discours entourant la lutte aux changements climatiques, il n’est pour ainsi dire jamais question de l’un de ses principaux contributeurs: l’élevage industriel des animaux. Il s’agit là d’un fait étonnant : ce grand absent ne devrait-il pas, au contraire, être au centre de toutes les conversations sur le sujet?

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture attribue à l’élevage industriel une part de 14,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES); elle serait responsable de 7,1 milliards de tonnes d’équivalent CO2 (FAO, 2013). C’est davantage que toutes les émissions du domaine des transports réunies, dont la contribution est de 13 % (Steinfield et al, 2006).

De son côté, l’organisme de recherche environnementale Worldwatch s’est également livré à quelques exercices de mathématiques. En intégrant des catégories d’émissions de GES qui avaient été laissées pour compte (un oubli si bête) et en revisitant certains calculs qui minimisaient l’ampleur des émissions, il a obtenu pour ce secteur une contribution de l’ordre de 51 % (Goodland et al., 2009).

C’est énorme.

Comment expliquer, alors, que cette position plus qu’honorable n’ait pas suffit à inscrire la question de l’élevage industriel en tête de liste de l’ordre du jour de la COP21[1]? Ou, à tout le moins, que les repas végétaliens y soient à l’honneur?

La contribution de l’élevage animal au plus grand enjeu environnemental de notre temps est indéniable et se joue sur plusieurs fronts.

Ainsi, à l’échelle mondiale, plus de 70 % des terres agricoles sont consacrées à l’élevage industriel (Steinfield et al, 2006). Ces vastes étendues servent, d’une part, de pâturage; d’autre part, elles sont converties en cultures fourragères pour la production de maïs, de soya et d’autres grains. Plus des trois quart de la production mondiale de soya servent à nourrir les animaux destinés à nos assiettes (WWF, 2014).

Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals
Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

Ces cultures industrielles accélèrent la perte de sols organiques et de nutriments, épuisant les sols jusqu’à 10 fois plus rapidement que leur capacité de régénérescence (McIntyre et al, 2009).

Le cycle répétitif de conversion d’une terre, dégradation chronique du sol et conversion de davantage de terre implique un empiètement sans cesse croissant sur les paysages naturels, ce qui influe en deux temps sur les émissions de GES. En premier lieu, la coupe d’arbres requise pour ces activités libère dans l’atmosphère d’importantes quantités de dioxyde de carbone (CO2) et de méthane (CH4). En second lieu, les pâturages et les cultures qui occuperont par la suite ces espaces impliqueront, en raison de la perte de biomasse et de l’appauvrissement des sols, un déclin de la capacité de séquestration des gaz à effet de serre.

Pour augmenter le rendement des cultures et rendre aux sols les éléments minéraux qu’elles y puisent, l’épandage d’engrais de synthèse fait partie des pratiques courantes. À travers le monde, plus de 102 millions de tonnes d’engrais de synthèse sont utilisés à des fins agricoles sur une base annuelle, et cet épandage s’accompagne de l’émission de deux milliards de tonnes d’équivalent CO2 (WWI, 2009). Qui plus est, cette pratique dégage également un autre gaz à effet de serre extrêmement nocif, 298 fois plus puissant que le CO2; soit l’oxyde nitreux (N2O). Au Canada, le domaine de l’agriculture est responsable de 70 % de toutes les émissions d’oxyde nitreux (Environnement et Changement climatique Canada, 2016). Les déjections animales ne donnent pas non plus leur place et libèrent à leur tour gaz carbonique, méthane et oxyde nitreux.

Les flatulences et la respiration animales viennent ajouter à ce portrait. À cause de leur mode de digestion gastro-entérique, les animaux ruminants génèrent du méthane. Une vache peut à elle seule produire 600 litres de méthane par jour. Or, à l’échelle mondiale, près de 1,3 milliard de bovins éructent présentement du gaz (Guilbeault, 2009). Contrairement aux 7 milliards d’êtres humains dont les flatulences et la respiration sont également source de méthane, ces animaux sont mis au monde dans l’unique but d’être exploités et de souffrir, et ce, jusqu’à leur misérable mort.

Toutes les opérations entourant l’élevage animal ne seraient guère possibles sans une batterie d’équipements agricoles : pompes pour l’irrigation, tracteurs, appareils de production d’engrais et de pesticides, autant d’outillages grands consommateurs d’énergies fossiles.

Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals
Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

S’ajoutent à ces équipements, le transport de la nourriture et des animaux à travers des territoires morcelés, éparpillés et des distances toujours plus importantes. La consommation de produits pétroliers n’a d’égale que la distance sans cesse croissante qui sépare les sites d’élevage, d’engraissement et d’abattage. Grâce à une consolidation à grande échelle des corporations, le tout dernier voyage, celui qui mène vers l’abattoir, peut maintenant s’éterniser sur plusieurs centaines de kilomètres, pendant plusieurs jours. Il se caractérise par des conditions extrêmes : le surentassement est la norme[2]; la faim, la soif, le froid et la chaleur extrêmes ne sont pas l’exception. Après tout, apporter de l’eau et de la nourriture à bord, ou assurer un contrôle de la température représenterait des coûts que l’on peut très bien s’éviter. Au Canada, plus de 8 millions d’animaux par année meurent au cours de leur transport vers l’abattoir (SPCA, 2014)[3].

Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals
Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

S’il est possible de lésiner sur la température avec des animaux vivants, il ne peut en être de même une fois qu’ils sont transformés en gigot, camembert et autres petits plats. La consommation d’énergies fossiles est de ce fait accentuée par la consommation énergétique associée à l’opération d’unités réfrigérées mobiles, et les gaz réfrigérants (tels que les perfluorocarbones, les hydrofluorocarbones et l’hexafluorure de soufre) s’ajoutent à un bilan déjà sombre.

Le tableau suivant offre un survol de la contribution de l’élevage industriel aux émissions de gaz à effet de serre.

Principaux gaz à effet de serre issus de l’élevage industriel

Principaux gaz à effet de serre issus de l’élevage industriel
Tiré de : Environnement Canada, 2016; Goodland et al., 2009; Steinfield et al, 2006.

À la lumière de tous ces constats, la possibilité que les protéines de source animale soient davantage émettrices de gaz à effet de serre que les protéines végétales devient subitement plausible… Et cet écart est des plus marqués, tel que le montre le graphique suivant[4].

Émissions totales de GES selon la source de protéine
Tiré de : Hamerschlag, 2011

L’étape de production, la plus émettrice, survient avant même que les animaux ne quittent la ferme pour l’abattoir. L’étape de postproduction englobe l’abattage lui-même, le transport, la vente au détail, la cuisson et le rejet de déchets.

Être végétalien permet de réduire de 1,5 tonne par année ses émissions de GES (Desaulniers, 2016). Un végétalien a une empreinte carbone de deux à trois fois moindre que celle d’un omnivore (Scarborough et coll. 2014). Dans les faits, être végétalien une journée par semaine serait davantage bénéfique que d’être locavore sept jours sur sept[5] (Weber et al, 2008).

Dans un tel contexte, la meilleure façon de lutter contre les changements climatiques n’est pas de se procurer une voiture hybride, ni de se lever une heure plus tôt pour attraper l’autobus, ni de se restreindre à l’achat de produits locaux. Non; ô surprise, la meilleure façon est la moins dispendieuse; celle qui, passée l’étape du changement d’habitude, demande le moins d’efforts; celle qui, en outre, est de loin la plus bénéfique pour la santé. La meilleure façon de lutter contre les changements climatiques est de se pencher sur le contenu de notre assiette et d’en retirer les animaux qui s’y trouvent.

Notes

  1. [1] La 21e conférence des parties (COP21) à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ou Conférence de Paris de 2015 sur le climat.
  2. [2] Au Québec, aucune réglementation ne vient encadrer ce volet de l’élevage; on s’en remet aux bonnes pratiques de l’industrie. Mentionnons que ces bonnes pratiques veulent que l’on empile parfois jusqu’à 5 000 poules dans un camion de transport standard (Weis, 2013).
  3. [3] Mais il ne faut surtout pas s’en faire! Ces pertes sont absorbées par l’industrie grâce à ses économies d’échelle.
  4. [4] L’étape de production, la plus émettrice, survient avant même que les animaux ne quittent la ferme pour l’abattoir. L’étape de post-production englobe l’abattage lui-même, le transport, la vente au détail, la cuisson et le rejet de déchets.
  5. [5] Se dit que de quelqu’un qui, afin de diminuer son empreinte écologique, priorise les achats locaux. Ceci étant dit, être locavore demeure tout à fait louable.

Références

DESAULNIER, E (2016) Le défi végane 21 jours. Éditions Trécarré. 182 pages.

ENVIRONNEMENT ET CHANGEMENT CLIMATIQUE CANADA (2016). National Inventory Report 2014: Greenhouse Gas Sources and Sinks in Canada, Part 1. 204 pages.

FOOD AND AGRICULTURE ORGANIZATION OF THE UNITED NATIONS (FAO, 2013), Tackling Climate Change through Livestock. Disponible en ligne:
http://www.fao.org/docrep/018/i3437e/i3437e.pdf

GUILBEAULT, S., (2009), Alerte! Le Québec à l’heure des changements climatiques. Les Éditions du Boréal. 246 pages.

HAMERSCHLAG, K. (2011). Meat Eater’s Guide to climate change and Health, Environmental Working Group, juillet 2011. Disponible en ligne:
http://safsf.org/documents/repository/21_03-06-13_report_ewg_meat_eaters_guide_to_health_and_climate_2011.pdf

MCINTYRE, B., HERREN, H., WAKHUNGU, J. et WATSON, T. (2009), International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and technology for development: Synthesis Report. Washington, DC. Island Press.

GOODLAND, R. et ANHANG, J. (2009). Livestock and Climate Change: What if the key actors in climate change were pigs, chickens and cows? WorldWatch, November/December 2009. Worldwatch Institute, Washington, DC, USA. Pp. 10–19.

SCARBOROUGH, P. et coll. (2014). Dietary greenhouse gas emissions of meat-eaters, fish-eaters, vegetarians and vegans in the U.K., Climatic Change, vol. 125, no 2, juillet 2014.

SOCIÉTÉ PROTECTRICE DES ANIMAUX (SPCA). 2014. La SPCA de Montréal demande au public de prendre position contre la cruauté dans le transport des animaux de ferme. Disponible en ligne :
http://www.spca.com/?p=10024&lang=fr

STEINFIELD, H., GERBER, P., WASSENAAR, T., CASTEL, V., ROSALES, M., et HAAN, C. (2006). Livestock’s Long Shadow: Environmental Issues and Options, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), 390 pages.

WEBER, C., et MATTHEWS, H.S., Food-Miles and the relative climate impacts of food choices in the United States, Environmental Science and Technology, vol. 42, no 8, 2008.

WEIS, T. 2013). The Ecological Hoofprint: the global burden of industrial livestock. Zed Books. 188 pages.

WORLD WATCH INSTITUTE (WWI), State of the World 2009.

WORLD WIDE FUND for NATURE (Formerly World Wildlife Fund, WWF). 2014. Le boom du soja : l’essor du soja, impacts et solutions. Disponible en ligne :
http://www.wwf.fr/vous_informer/rapports_pdf_a_telecharger/?2120/Le-boum-du-soja#