Luxe, nécessité, souffrance: pourquoi je ne suis pas carnivore

Jo-Anne McArthur / We Animals
Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

By: Stevan Harnad (Chaire de recherche du Canada en sciences cognitives Département de psychologie UQAM)

On n’a pas l’habitude de se considérer comme étant psychopathe. La psychopathie est une aberration, rare et odieuse.

Les psychopathes sont les êtres vivants qui ne sont pas troublés par la souffrance des autres êtres vivants. Pour atteindre les buts qui sont à leur goût, les psychopathes n’hésitent pas à faire souffrir les autres. C’est de la pragmatique.

L’évolution darwinienne est également pragmatique. Du point de vue évolutif, nous devrions tous être des psychopathes. Nos gènes sont égoïstes. La survie et la reproduction, leurs seuls buts, sont issues de la compétition, qui compte des gagnants et des perdants. L’évolution favorise les gagnants.

La seule exception à la psychopathie évolutive1 – bien qu’on voit qu’elle n’est pas vraiment une exception – concerne nos proches, avec lesquels nous partageons nos gènes, ce qui nous met dans la même barque évolutive. Nous favorisons nos proches. Par conséquent nous ne sommes pas indifférents à leur souffrance. Au contraire, les mammifères — sauf un certain nombre d’individus aberrants parmi eux (les vrais psychopathes) — sont très altruistes envers leur progéniture, à tel point qu’ils sont parfois prêts à sacrifier leur vie pour les protéger.

Cette tendance altruiste familiale concentre une grande sensibilité sur les besoins et donc la souffrance de nos propres enfants. Pourtant, pour des raisons compliquées, l’évolution n’a pas su implanter dans les cerveaux des mammifères un capteur de la consanguinité. Les mammifères ne peuvent pas discerner directement qui sont leurs proches. Ce sont les circonstances qui nous signalent qui est parent et qui ne l’est pas (la seule quasi-certitude étant la maternité). C’est pour ça que les mammifères peuvent se retrouver dans le rôle de « parents » tout aussi compatissants et s’auto-sacrifiants envers des enfants adoptés, issus non seulement d’autres parents, et donc d’autres gènes, mais même d’autres espèces, parfois ayant très peu de ressemblance à leur propre espèce.

Jo-Anne McArthur / We Animals
Photo: Jo-Anne McArthur / We Animals

Ce serait un effet pervers, sans doute, du point de vue évolutif, si les circonstances étaient fréquentes où l’on se retrouvait avec les descendants d’autres espèces dans nos berceaux au moment critique. Mais ces contingences sont suffisamment rares pour que les mammifères puissent se fier aux indices indirectes et circonstanciels (comme la petite taille, les gros yeux, l’air dépendant, impuissant, besogneux — ainsi que les signaux réciproques d’attachement et d’affection émanant de « l’enfant ») pour signaler la parenté et donc nous rendre réceptifs aux souffrances de ceux qui émettent ces signaux.

Remarquons tout de suite qu’on a déjà réussi à éviter une objection naïve de la part des déterministes évolutifs selon lesquels ça irait « contre la nature » d’adopter des enfants, car si tout le monde faisait ainsi, ça serait alors catastrophique pour nos gènes égoïstes ainsi que pour le processus de sélection évolutive. C’est évident que l’adoption accidentelle dans le passé évolutif de notre espèce a été suffisamment rare pour nous avoir permis de nous rendre jusqu’ici sains et saufs, forts de sept milliards et demi de barques de gènes humains. Donc le problème actuel serait de soigner les humains qui existent déjà et de réduire la taille de la prochaine génération, plutôt que d’invoquer le gène égoïste pour justifier la psychopathie envers les orphelins.

Notons aussi que s’il s’agissait du choix entre la survie de nos proches et celle d’autrui, ce serait autre chose. Il n’est pas psychopathique de favoriser nos proches en cas de conflit d’intérêt majeur. Par contre, la question que nos considérons ici — la souffrance des non consanguins (humain et non humain) — prend pour acquis qu’il ne s’agit pas d’un tel conflit d’intérêts avec la survie, la santé ou les nécessités de la vie, ni pour soi-même ni pour ses proches. On discute ici de la souffrance d’autrui uniquement dans les cas où elle n’est pas le prix qui doit être payé pour ma survie ou ma santé. On parle des souffrances de luxe — d’autrui (le luxe pour moi, la souffrance pour lui).

Admettons que la recherche médicale, conduite pour combattre les maladies humaines, même si elle nécessite d’induire de la souffrance aux animaux, n’est pas un luxe, mais une nécessité2. Idem pour les chasseurs de phoques et de baleines qui habitent les régions polaires où ils n’y a pas d’autre moyen actuel de se nourrir. Pas de psychopathie en jeu là.

Mais admettons aussi que ce n’est que dans une faible minorité de cas que les exigences cruelles de l’existence biologique créent des conflits d’intérêts vitaux et inéluctables entre les êtres souffrants, de sorte que nous devons alors favoriser nos proches (ou nous-mêmes) aux frais de la souffrance des autres. Passons directement à cette immense majorité de cas quotidiens et omniprésents où la nécessité de causer la souffrance n’est pas du tout en jeu.

Il n’est pas nécessaire de rentrer dans les détails. Un seul exemple devrait être suffisamment évocateur : je propose « moineau sans tête sauce chasseur ».3

Je serai brutal. Cher hypocrite lecteur, semblable, frère: je suis en mesure de témoigner — ayant, comme un milliard et demi d’autres humains (20% de la planète, mais seulement 5% d’entre eux, et ainsi 1.0% de la planète, faisant ça par choix actuellement) vécu une vie saine sans manger un seul morceau de viande depuis 50 ans — que si vous mangez de la viande, ce n’est certes pas parce que la viande est nécessaire pour votre survie, ni pour votre santé: c’est pour atteindre un but qui est à votre goût, peu importe la misère gratuite induite à d’autres êtres vivants, souffrants. Avez-vous jamais osé faire face au salaire de votre gourmandise, en termes d’agonie quotidienne qu’elle exige d’autrui? (Si vous avez le courage, consultez Google images abattoirs.4)

Je n’ai pas fait d’argument logique, ni utilitaire, en faveur de s’abstenir de causer la souffrance inutile à autrui. Il n’existe aucune loi mathématique ni économique ni écologique ni pragmatique5 selon laquelle la souffrance gratuite serait interdite ou incorrecte. Il y a évidemment des lois civiles et pénales contre la cruauté dite « excessive ». Mais elles n’ont pour but que de réduire et réglementer la souffrance inutile qu’on impose, pas de l’éliminer.

Même les exigences biologiques ne vont pas plus loin que d’induire un certain favoritisme envers nos proches, et cela, pour des buts pratico-pratiques de survie et de reproduction, pas du tout pour des raisons sentimentales. Comme déjà indiqué « l’horloger aveugle » est un psychopathe, pur et dur. Les organismes sont dotés de sentiments uniquement pour leur donner le goût pour ce qui favorise le succès en survie et en reproduction ainsi que le dégoût pour ce qui est à l’encontre de ces mêmes buts.

En plus, l’existence des sentiments — les goûts ressentis — pose un défi particulier pour les explications causales en biologie: On peut comprendre pourquoi et comment les gènes seraient sélectionnés pour encoder les fonctions comportementales: Il s’agit des tendances et des habiletés à faire ce qu’il faut faire pour survivre et se reproduire: manger ce qui est nourrissant, éviter ce qui est toxique, chasser nos proies, fuir nos prédateurs, apprendre, communiquer, parler, préférer nos proches, soigner notre progéniture, s’accoupler avec les membres de notre espèce qui sont de l’autre sexe (mais pas nos proches), etc. Mais ce sont toutes des actions, et des capacités à l’action. Pourquoi est-ce qu’elles sont accompagnées par le ressenti? Pourquoi sont-elles conscientes?

C’est le célèbre problème corps/esprit, et il n’y a encore aucune solution en vue, sauf qu’on est certain que ce sont les gènes et le cerveau qui génèrent le ressenti aussi. On n’a pourtant aucune idée comment ni pourquoi ni comment le ressenti aurait évolué, puisque tout ce qu’il faut à l’horloger aveugle pour maximiser la survie et la reproduction, ce sont les mécanismes de l’action adaptative. Le ressenti semble superflu. Ceci a laissé la porte grande ouverte aux spéculations surnaturelles et superstitieuses (donc, à l’invention des religions du monde) selon lesquelles le ressenti serait une substance immatérielle et immortelle: l’âme.

Malheureusement, non seulement cette hypothèse de l’âme immatérielle et immortelle n’explique absolument rien (et demande plutôt sa propre explication), mais toutes les observations empiriques faites jusqu’à ce jour confirment que tout ce qui se passe dans le monde non biologique ainsi que le monde biologique s’explique complètement par des causes matérielles (et que tous les être vivants sont mortels). Donc les multiples contes de fées fidéistes sur le marché sont non seulement concurrents ainsi que contradictoires parmi eux-mêmes, mais aucun n’a le moindre support empirique, probabiliste ou logique.6

On peut quand même se poser la question si les systèmes de croyances issus de ces contes de fées mitigent au moins le problème de la souffrance d’autrui: n’étant pas spécialiste de la religion comparative, je ne peux pas répondre avec autorité. Nous savons que certains cultes orientaux prêchent la non-violence envers tout être conscient (et c’est surtout grâce à eux que 20% des humains sur la planète est actuellement herbivore et non pas 1%). Par contre, les plus abominables souffrances, au-delà même des exigences de la gourmandise, sont décrétées par certains autres cultes. Si j’étais sous la menace de l’abatteur, de façon générale je me fierais plus au choix qu’à la foi.

Mais le choix basé sur quoi? C’est clair qu’il n’y a pas de fondement rationnel pour la non indifférence envers la souffrance d’autrui, donc aucune raison pour ne pas être psychopathe, si c’est ça qu’on est, si c’est ça qu’on ressent (ou ne ressent pas).

Je crois que c’est plutôt une question de culture que de culte ou de calcul: Il est facile de cultiver la psychopathie chez nos enfants: on n’a qu’à leur dire le mensonge à l’effet que manger de la viande est nécessaire pour la survie et pour la santé, que puisque les animaux le font aussi sans remords, c’est la loi de la nature, et que de toute façon, les animaux sont élevés et abattus d’une façon « humanitaire » (faut juste éviter de consulter Google images abattoirs) exprès pour ça. On pourrait ainsi inculquer — par exactement les mêmes moyens — le goût ainsi que la justification pour le viol, la torture, l’esclavage, le génocide.

Ou le dégoût. Pourquoi ne suis-je pas carnivore? Parce que je ne suis pas psychopathe — et je n’ai pas le goût de l’être. Est-ce que l’autre 99% de la planète est vraiment d’un autre avis — ou est-ce plutôt qu’il ne s’est pas encore posé la question?


Notes

  1. 1. C’est plus compliqué que ça, car il y a aussi l’altruisme réciproque et la question plus controversée de la sélection au niveau du groupe; et il y a aussi la culture, dont on parlera à la fin.
  2. 2. Pour la recherche médicale, il reste des question troublantes à se poser, mais on se concentre ici sur la question moins compliquée du luxe versus la nécessité.
  3. 3. L’échelle du ressenti a sa dimension positive et négative (plaisir/douleur) mais les deux dimensions ne sont pas commensurables et surtout pas quand il s’agit de deux différents sujets sensibles : combien d’orgasmes gustatifs (à moi) suffiraient à compenser pour un seul moineau tombé (et ils le compenseraient à qui?) ?
  4. 4. Bien que l’abattage est graphiquement le plus choquant, ils faut en plus se tenir compte que souvent ces animaux ont aussi vécu dans des conditions misérables le long de leurs vies.
  5. 5. La règle d’or serait la plus proche d’une telle loi, mais elle aussi dépend de ne pas être psychopathe, pour ne pas la contourner avec des sophismes.
  6. 6. On pourrait aussi ajouter : aucun support moral. Car si (contrairement à la fiction de l’horloger aveugle) il existait vraiment un être conscient qui avait créé les êtres conscients et donc toutes leurs souffrances, c’est lui qui serait le psychopathe des psychopathes. Donc même si une telle abomination existait il n’y aurait pas eu de leçon morale à apprendre d’elle…