La chaîne de l’inconcevable.

NEXT by JacksonThilenius

© NEXT by JacksonThilenius

Par Patricia Bittar
26 mai 2014

(…) mon père m’avait déjà appris que la méchanceté et la cruauté, la brutalité et l’absence de cœur prenaient souvent des apparences humaines pour tenter de passer inaperçues, et qu’il ne faut point se fier aux nez, aux oreilles, aux visages, aux mains, pour s’imaginer que l’on a affaire à des hommes. (Romain Gary, Les enchanteurs)

Une marche pour la fermeture des abattoirs aura lieu, à Montréal, samedi le 18 juin. À l’heure où ces lignes se lisent, des milliers de sourires s’inscrivent en coin sur autant de visages médusés? Hector, c’est le 1er avril? Regarde le calendrier. Comment imaginer une telle demande? Des abattoirs, il y en a toujours eus et il y en aura toujours. De grâce, poursuivez votre lecture. Permettez-vous, dans le confort de votre fauteuil, dans l’intimité que vous confère cet exercice seul à seul avec votre écran ou votre journal, d’offrir un brin de crédibilité à la demande de milliers de personnes dans le monde. Et, c’est sans parler de la supplication, inaudible et invisible pour qui décide de l’ignorer, mais percutante pour qui prête l’oreille, de milliards de bêtes sacrifiées dans le monde.

Sacrifiées pourquoi en fait? Pour une chose, nous le savons tous bien, pour une simple et unique chose : satisfaire son plaisir. Voilà pourquoi on ferme les yeux, voilà pourquoi on ouate ses oreilles de ciment si fort, si inimprégnable, qu’une pratique à la cruauté indicible peut se poursuivre et alourdir les poches de magnats sans scrupules qui paient des millions de leurs milliards de dollars pour embourber nos esprits de précepts fallacieux sur les bienfaits sur la santé humaine de la chaire d’autres animaux, de leur lait et de ses dérivés. Des millions mis pour préserver l’invisibilité de cette industrie de la mort. Ils savent, ces fins industriels, que le nombre croissant des végétariens et végétaliens ces dernières années est une réponse aux images qui circulent maintenant sur la toile. Des images où l’on voit crûment poules, veaux, vaches, cochons, moutons, chevaux, les yeux sortis de la tête, le corps secoué bien souvent de tremblements, poussés non seulement vers leur mort, mais vers une torture dont ils pressentent l’horreur par les cris agonisants, les râles insupportables, de ceux qui les ont précédés sur la chaîne de l’inconcevable.

Combien de temps encore allons-nous supporter un tel carnage? N’avons-nous pas appris de l’histoire? Parce que le sort subi par ces êtres sensibles est bien le même, qu’on le veuille ou non, à celui que la cruauté humaine a réservé, tout au long des époques, à l’humain. Oui, le même! Car nous sommes tous des animaux. Est-il besoin de le rappeler? Nous ressentons de la même manière la souffrance, les sentiments qui nous lient aux nôtres, le vide créé par la séparation ou la perte d’un être que nous avons mis au monde. Nous avons tous des liens familiaux qui font signifiant notre passage sur terre et angoissant l’isolement imposé. Nous sommes tous des animaux, mais d’espèces différentes. Mais, quand assimilerons-nous le constat que la lutte contre l’esclavage des noirs, la soumission des femmes, la charge contre les homosexuels et l’asservissement des animaux est un seul et même combat? Celui devant aboutir à la libération d’êtres qui ressentent, au même diapason, la peur, la douleur des traitements violents, celle de l’inconsidération, de l’emprisonnement, physique et mental, de l’objectivation.

Une marche pour la fermeture des abattoirs aura lieu, à Montréal, samedi le 18 juin. Malgré la chape de plomb jetée sur les abattoirs par l’économie du luxe de la viande, les choses bougent dans le monde, dans les mentalités, dans les pratiques. À l’Assemblée nationale française, les députés ont voté, en avril dernier, pour le changement du statut juridique de l’animal. De bien meuble, il est devenu un être vivant doué de sensibilité. De nombreuses compagnies aériennes refusent aujourd’hui de transporter des singes vers les laboratoires américains. En Europe et en Inde, la mise en marché de produits cosmétiques ayant été testés sur des animaux est, depuis récemment, interdite. De grands magasins ont retiré, de leurs succursales, tout produit de fourrure de lapin angora. Le nombre de végétariens augmente dans le monde, en raison de scandales sanitaires, d’une conscientisation des méfaits sur la santé humaine de la consommation de produits animaux et d’une plus grande sensibilisation à l’égard du bien-être animal.

En juin prochain, à Montréal, les marcheurs joindront leurs voix à celles qui se feront entendre à Toronto, Los Angeles, Paris, Berne, Sydney, Kassel, Londres, Toulouse, Lisbonne, Bruxelles, Melbourne, Adelaide, Auckland, Nice, Bordeau, Salt Lake City, Austin, Bielefeld, Bremen, Munich et Tokyo. Joignez-vous à eux, prêtez l’oreille. Nous vous l’assurons, vous ne vous en sentirez que mieux et les animaux aussi.